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Sion: la récupération faite art à la Ferme-Asile

Eric Hattan a monté des sculptures à partir d’objets récupérés sur des chantiers ou dans des débarras. «Stilles Leben» ou quand le banal devient œuvre d’art.

25 mai 2022, 12:01
La Ferme-Asile accueille "Stilles Leben" jusqu'au 10 juillet, une exposition sculpturale, sonore et performative d'Eric Hattan.

«On a fait une sorte de nettoyage de printemps! L’artiste est même aller fouiller dans les galetas de la Ferme-Asile! » Directrice du centre artistique et culturel sédunois, Anne Jean-Richard Largey s’illumine en parlant du travail d’Eric Hattan actuellement exposé dans la Grange.

L’artiste «bricoleur» – comme il aime se définir –, argovien d’origine, a empli les 800 m2 à sa disposition de sculptures défiant les lois de la physique. Tuyaux usagés, tôles corrodées, tour de lit vermoulu, bicyclette fatiguée, matelas jaunis, barils de pétrole perforés, sémaphores et même anciennes bobines de film forment le squelette de ces installations improbables entièrement créées in situ.

© Sacha Bittel

Un geste performatif

«Il a travaillé en solitaire à partir d’objets – plus de 280 – dénichés sur des chantiers de la région, dans des déchetteries comme à l’UTO (Usine de traitement des ordures du Valais central) voisine ou amenés par des particuliers», commente la curatrice admirative de cette démarche de recyclage en congruence avec l’esprit des lieux. Car le visiteur l’ignore parfois mais le sol de la Grange qu’il foule est lui-même issu d’anciennes planches de wagons CFF tandis que de vieux volets tapissent le plafond du hall d’accueil.

C’est un projet en totale osmose avec la Ferme-Asile et son esprit, collectif, collaboratif et éco-responsable. 
Anne Jean-Richard Largey, directrice

Débarqué au début du mois d’avril à Sion, l’artiste internationalement reconnu a pris le temps d’agencer les matériaux récupérés dans un geste performatif obéissant à un puissant instinct. «Personne ne savait à l’avance à quoi ressemblerait le montage final. Eric Hattan a tenu à utiliser tout ce qu’il avait collecté dans un esprit antigaspillage et éco-responsable. Il y a un aspect très ludique dans son approche qui fait la part belle à l’improvisation, au hasard et qui intègre les notions de risque ou d’accident», détaille Anne Jean-Richard Largey.

Le film de Severin Kuhn sur les coulisses de l’exposition «Stilles Leben»


Des objets mis en vibration

La directrice lance un regard attentif à une sculpture filiforme dont le sommet vient tutoyer la charpente de la Grange. Car le colossal chantier attenant à la Ferme-Asile et destiné à faire naître le nouveau collège sédunois met les objets empilés en vibration, rendant leur stabilité un brin précaire. Tout est sécurisé mais la chute d’un petit élément n’est pas à exclure. Même à distance, Eric Hattan en goûterait sans doute l’ironie.

© Sacha Bittel

La vibration fait d’ailleurs partie intégrante de ces «Stilles Leben», ces sculptures inspirées de «natures mortes» vivant «leur vie paisible». Car l’exposition visible jusqu’au 10 juillet a pris le parti d’intégrer le son en tant qu’élément incontournable de l’art contemporain. Anne Jean-Richard Largey a fait appel à 4 artistes sonores dont deux jeunes femmes récemment diplômées de l’EDHEA.

Dianita a créé une pièce musicale de 40 minutes, audible via un casque, à partir d’informations collectées pendant le montage. Claire Frachebourg, elle, a amplifié 8 sculptures très subtilement. Référence en la matière, Christophe Fellay a utilisé la Grange comme une immense caisse de résonance pour des sons générés par les gestes d’Eric Hattan. Quant au percussionniste Julian Sartorius, il mettait à l’honneur, lors d’une performance unique en avril, le son intrinsèque à une quarantaine d’objets collectés par l’artiste et en attente de trouver leur place comme objets sculptures.

Un projet éco-responsable

Entre les bruits des pelleteuses et des rouleaux compresseurs, le visiteur devra parfois tendre l’oreille mais le jeu en vaut la chandelle. Car ces explorations sonores donnent un autre relief à ces œuvres éphémères qui, un jour, redeviendront poussière, dans les fourneaux de l’UTO ou ailleurs. Matière première à de nouveaux objets du quotidien. Car c’est bien connu, «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme».

© Sacha Bittel

Infos pratiques

Finissage de l’exposition «Stilles Leben» le dimanche 10 juillet 2022 avec une visite en compagnie des artistes, un brunch et des performances. De 11 heures à 15 heures. www.ferme-asile.ch

La Ferme-Asile veut mieux se positionner

Lieu d’exposition et salle de concert mais aussi espace de création, de résidences d’artistes, restaurant, la Ferme-Asile est un peu tout cela à la fois. Une pluridisciplinarité qui fait sa richesse et sa particularité mais qui peut également brouiller les pistes pour les visiteurs.

C’est dans un esprit de clarification que le centre artistique et culturel sédunois a soumis au canton un projet de transformation durant la crise Covid. Bingo! 214 000 francs lui ont été alloués pour repenser et renforcer son identité, et mieux communiquer son offre auprès du grand public.

«C’est un travail de longue haleine mais nécessaire», plaide la directrice Anne Jean-Richard Largey qui rêve d’une marque «Ferme-Asile» très forte. «On est dans un lieu charnière, dans un quartier en pleine mutation. Il faut profiter de ces changements pour évoluer à notre tour.»