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Frédéric Favre relance son combat autour des billets nominatifs dans les stades

Les billets nominatifs, introduits l’an dernier à Sion puis abandonnés, pourraient devenir la norme dans les stades de Suisse en 2023. C’est ce qu’espère un groupe de travail dont fait partie le ministre de la sécurité, Frédéric Favre. Les supporters sédunois, eux, dénoncent cette pratique.

01 juil. 2022, 18:00
A la suite de l'introduction des billets nominatifs en juillet 2021, les supporters avaient prononcé un boycott.

Reposons le cadre. Il y a près d’une année, sous l’impulsion du club, du canton et de la ville, le FC Sion introduisait des billets nominatifs. Pour assister à une rencontre à Tourbillon, il fallait donc décliner son identité. Une première en Suisse.

Farouchement opposés à ce principe, les groupes de supporters avaient, dans la foulée, déserté les gradins. Deux mois et demi plus tard, alors que le club craignait des débordements en marge d’une rencontre face à Bâle, la direction avait adressé une missive au Conseil d’Etat pour l’enjoindre à lever les restrictions. Le canton répliquait que cette décision appartenait au FC Sion. Dans le flou général, Christian Constantin prononçait alors la fin des billets nominatifs.

Un épilogue que saluaient le vice-président et le directeur sportif du club. «A titre tout à fait personnel, je trouvais que c’était la plus grosse des conneries», appuyait notamment Barthélémy Constantin au micro de Rhône FM.

Reste que la mesure, si controversée soit-elle, n’est pas enterrée. Aujourd’hui, elle refait surface et pourrait s’inviter dans tous les stades de Suisse.

A lire aussi: FC Sion: la fin rocambolesque des billets nominatifs

«Indispensable» pour lutter contre le hooliganisme

Le conseiller d’Etat Frédéric Favre l’affirme, «les billets nominatifs, qui ont fait leurs preuves à l’étranger (ndlr: imposés notamment en Italie, en Pologne ou en Angleterre), sont le prérequis indispensable à quasiment toutes les mesures visant à lutter contre le hooliganisme».

Pour relancer le débat autour de sa «mesure phare», le ministre PLR s’appuie sur des chiffres de la Plateforme de coordination police et sport (PCPS) qui récolte les statistiques des incidents survenus dans les stades du pays.

Les billets nominatifs sont le prérequis indispensable à quasiment toutes les mesures visant à lutter contre le hooliganisme.
Frédéric Favre, ministre de la sécurité et du sport

A Sion, entre 2017 et 2021, un tiers des matchs ont été émaillés par des incidents. «Vingt-quatre rencontres sur 71 ont été le théâtre de faits graves ou de violences. Une augmentation de ces cas a particulièrement été constatée lors de la saison 2018/2019», détaille-t-il. Globalement, en Suisse, «60% des matchs sont le théâtre de violences».

Pour endiguer le phénomène, un groupe de travail – où œuvrent représentants de la Swiss Football League et autorités cantonales – mène actuellement des discussions pour introduire «des billets nominatifs au niveau national pour la saison 2023-2024».

D’une mesure isolée à une restriction globale

L’échec sédunois semble donc vite oublié. Subsiste, peut-être, un enseignement. Cibler un seul club en Suisse, c’est se heurter à une inégalité de traitement. Le discours a d’ailleurs évolué. «Il faut une cohésion au niveau national, l’ensemble des cantons et l’ensemble des matchs de Swiss Football League doivent être logés à la même enseigne», note Frédéric Favre.

Et, selon lui, ce message trouve un écho. «Les conseillers d’Etat chargés de la sécurité et la Conférence des commandants des polices cantonales de Suisse se sont prononcés à l’unanimité en faveur de la mise en place des billets nominatifs au niveau national.»

Le président du FC Sion, lui, se pliera à la décision législative. «Seul, on l’a vu, cette mesure est impossible à mettre en place. Si ça devient une norme au niveau fédéral, on n’aura pas d’autre choix que d’obéir», commente Christian Constantin.

Seul, on l’a vu, cette mesure est impossible à mettre en place. Si ça devient une norme au niveau fédéral, on n’aura pas d’autre choix que d’obéir.
Christian Constantin, président du FC Sion

Les supporters craignent «l’aseptisation des stades»

Sans surprise, les supporters sédunois s’opposent à cette mesure. Ils refusent que les gradins deviennent «un laboratoire des restrictions», explique Marat, membre d’un groupe. «Personne ne se soucie des contraintes imposées aux supporters. Ce sont les billets nominatifs aujourd’hui, les places assises obligatoires demain. Toutes ces mesures participent à l’aseptisation des stades. Nous ne voulons pas que le football devienne un produit de consommation dépourvu d’émotions.»

Si, comme ses homologues à travers le pays, il conteste cette restriction, c’est aussi qu’il estime que la violence n’est pas en augmentation dans les travées de Tourbillon. Il faut, dit-il, nuancer les statistiques de la PCPS.

En substance, comme l’expliquaient nos confrères de Rhône FM, la plupart des infractions recensées ne sont pas considérées comme «graves» si elles sont prises individuellement. C’est leur addition qui peut faire basculer une rencontre dans la catégorie «rouge», soit à risques.

«Selon les chiffres officiels, 24 rencontres ont été le théâtre de violences. Dans l’immense majorité des cas, il s’agit en réalité de torches craquées dans le gradin», explique Marat. «Il n’y a presque jamais de faits graves (ndlr: lésions corporelles, voie de fait, rixes, émeutes, etc.), mais à chaque torche qui s’allume, une infraction est commise. Ce cumul devient alors un fait grave.»

Nous ne voulons pas que le football devienne un produit de consommation dépourvu d’émotions.
Marat, membre d’un groupe de supporters sédunois

Le gradin n’est pas pour autant exempt de dérapages. «En quatre ans, il y a eu deux ou trois débordements, mais ce sont des cas isolés», assure le supporter. «Si l’on transpose à un autre cadre, comme une boîte de nuit, un bar ou un concert, c’est très peu. Les gens qui viennent à Tourbillon se rendent très bien compte qu’il n’y a pas de violences au stade.»

Reste que, selon la loi, les engins pyrotechniques sont proscrits dans les enceintes sportives, rappelle Frédéric Favre. «Si des supporters en utilisent, ils peuvent potentiellement blesser d’autres supporters, comme cela a déjà été le cas par le passé et c’est tout simplement intolérable», appuie-t-il.

Le débat, aujourd’hui relancé, ne manquera pas de faire des étincelles.

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Mathey Dimitri,
Journaliste
Pas méchants, juste incompris

D’eux, on retient les débordements. Le bruit. Les violences. Les vestiges laissés au sol. D’eux, on ne s’émeut pas. Leur sort indiffère. Ils sont méchants pour les uns, écervelés pour les autres. Pour la vindicte populaire, ils sont souvent les deux.

A Sion, les groupes de supporters héritent d’une image biaisée. La faute à une poignée d’abrutis qui, épisodiquement, débordent. Saccager les toilettes bernoises ou faire exploser un pétard à côté d’un gamin, c’est franchement con. Mais c’est tout aussi con de ressusciter ces événements isolés pour justifier son aversion contre le gradin.

D’eux, on ignore les heures passées à la confection des drapeaux. D’eux, on oublie la ferveur qui résiste aux défaites. D’eux, on oublie les déplacements à l’autre bout du pays pour soutenir le club.

Quand les autorités politiques veulent leur imposer un billet nominatif, on sourit. On ricane, même. On manque de comprendre que ce ne sont pas des individualités. Que leur identité, c’est le groupe. Que si les supporters se méfient, c’est à raison. Ils sont d’ores et déjà catalogués. Leurs torches ont fait d’eux des criminels. Leurs capuches des coupables. Et, naïvement, on leur reproche de prêcher l’anonymat.

Alors oui, je les comprends. Qu’ils restent bien cachés. A quoi bon décliner son identité si tout le monde la rejette?