Sepultura: "La faim de jouer nous habite encore"

Le groupe de metal brésilien s'apprête à lâcher sa tempête de décibels sur le Port Franc de Sion. A quelques encablures de l'allumage des amplis, rencontre avec le guitariste Andreas Kisser.

07 août 2018, 20:00
Sepultura en 2018. Le guitariste Andreas Kisser, troisième depuis la gauche, est le deuxième plus ancien membre du groupe et sans doute celui qui tient le plus fermement le gouvernail.

Le toit, les murs du Port Franc cachent tout juste le grand nightliner qui transporte pour sa tournée européenne des festivals le monstre métallique brésilien Sepultura. La scène elle aussi semble petiote pour contenir les murs d'amplis, les renforts lumière et le matériel technique que le groupe trimballe dans ses soutes. Mais ce petit côté "Goliath conquiert David par la force" ne rend cette date du 7 août que plus exceptionnelle pour le club, qui ouvrira tout à l'heure à guichets fermés. Et tandis que ses compagnons d'armes et son staff se distraient ou s'affairent, le guitariste Andreas Kisser reçoit «Le Nouvelliste» dans le confort exigu du tourbus. Il est, après le bassiste Paulo Jr., le plus ancien membre, et certainement celui qui tient le plus fermement le gouvernail du band. Interview.

Andreas Kisser, jouer ce soir, à Sion, dans une salle relativement petite, alors que vous enchaînez les gros festivals cet été, c'est surprenant...

Pas plus que ça... On adore cette saison de festivals pour, justement, découvrir des endroits que nous n'avons encore jamais visités. Et plutôt que d'avoir des jours off entre les concerts, autant en profiter pour faire quelques clubs. C'est génial, d'ailleurs, que ce soit sold out ce soir. On ne prend rien pour acquis, alors c'est toujours un plaisir de voir que les fans continuent de répondre présent après tout ce temps. Mais c'est clair qu'il va faire très chaud sur scène et dans la salle ce soir... (rires). 

Vous préférez donc jouer que prendre du repos...

Oui. On aime ce qu'on fait, on aime ce groupe. Cela fait trente-quatre ans que nous sommes sur la route et nous fêtons les vingt ans dans Sepultura de notre chanteur Derrick Green. C'est un sentiment génial d'avoir pu conserver cette solidité. Et notre dernier album «Machine Messiah» marche très bien partout sur la planète, notre tournée ne cesse de s'accroître jusque dans des territoires encore inédits. Tout va vraiment très bien pour le groupe actuellement.

 

«Avant, le fils expliquait à son père ce qu'était le metal. Aujourd'hui, c'est le contraire.»
Andreas Kisser, guitariste

 

Ce n'est pas si aisé de garder intactes sa pertinence ou son envie après trente-quatre ans de parcours, non?

C'est sans doute le plus grand challenge. Mais si tu observes la scène metal ces dernières années, tu constateras que tous les anciens du genre ont sorti des albums géniaux récemment. Metallica, Megadeth, Slayer, Anthrax... le «Big Four». Ils amènent encore de la nouveauté. Nous aussi. Sur scène, on joue beaucoup de nouveaux morceaux et notre public veut les entendre, reste curieux de ce qu'on fait au présent. Ce n'est pas forcément le cas de beaucoup de groupes ayant notre longévité. C'est magnifique de pouvoir contempler notre passé, notre héritage, et en même temps de pouvoir regarder devant nous. 

Quel est le secret de votre longévité, d'après vous?

Je crois que nous avons juste une relation très honnête avec notre musique. La faim de jouer nous habite encore. Tout le reste, les changements de membres, les contrats avec les labels, les ventes... Tout ça est périphérique. Quand nous avons commencé, nous devions faxer les informations de tournées, trouver des cabines téléphoniques pour appeler nos proches tous les quinze jours à peu près. Tout notre rapport au temps a radicalement changé. Nous pouvons être instantanément en contact avec n'importe qui partout sur terre. C'est dingue... On s'adapte, on évolue, on tâche de rester en prise avec notre temps. Et le fait de voyager autant nous apporte beaucoup. On a dû faire quelque chose comme 78 pays en trente-quatre ans... Et on aime toujours autant découvrir de nouvelles scènes musicales, de nouvelles cultures, de nouvelles traditions culinaires... J'aurai 50 ans dans quelques jours. C'est inespéré d'être encore dans un groupe qui fonctionne aussi bien.

Justement, votre dernier album s'intitule «Machine Messiah». Une façon de dire que la technologie est la nouvelle religion de l'humanité?

Oui. Les religions sont encore très importantes et présentes, mais l'humanité semble placer tous ses espoirs dans la technologie, comme si elle allait résoudre la plupart de ses problèmes. Cela empêche, à notre sens, les gens de réellement développer tout leur potentiel intellectuel et humain. 

Vous avez toujours été curieux à la fois de votre propre culture, en intégrant des éléments de musique traditionnelle dans votre musique, mais également des autres. La curiosité est un mot-clé pour vous?

Oui, c'est très important de ne pas partir avec trop d'attentes ou de certitudes, afin de pouvoir laisser sa place à la surprise. On a pu voir qu'il pouvait y avoir une infinité de points de vue sur une seule et même problématique, tous étant tout à fait légitimes et valides. Se rendre compte de cela permet de garder son esprit en éveil et critique. Nous avions dans notre staff dans les années 90 quelques membres américains. On trouvait ça très drôle de voir que partout, ils voulaient manger du Mac Donalds, parce qu'ils avaient peur d'être malades ou que sais-je. Mais c'est aussi très triste, car en étant aussi fermé, tu passes à côté de tellement d'opportunités et d'expériences!

Quand vous avez débuté, en 1985, le metal était un genre qui effrayait les parents, qui cristallisait la rébellion des kids. A présent, les parents inculquent l'amour du metal à leurs enfants. Cela a-t-il changé la fonction sociale du style?

Je ne crois pas. C'est vrai qu'il y a eu une inversion. Avant, le fils expliquait à son père ce qu'était le metal. Aujourd'hui, c'est le contraire. Mais au coeur de l'échange, c'est toujours le même lien familial. Le metal est un style beaucoup plus familial qu'il n'y paraît... (rires). Et cela ne changera pas. Le public metal est très fidèle et attaché à la vraie nature des choses. Les «bootlegs» (ndlr: disques pirates) ne l'intéressent pas, il tient aux t-shirts qu'il a achetés au stand merchandising de ses groupes préférés... La chance de notre style, même s'il est par périodes marginalisé, est de ne dépendre ni des modes, ni des radios, ni des télévisions.