Maurice Tornay: "J'ai vécu huit années difficiles, mais pas pénibles"

Le conseiller d'Etat Maurice Tornay s'en va après huit ans qui se soldent par des chiffres noirs pour le canton du Valais. Son bilan général est plus contrasté. Vénérant les institutions comme personne, le ministre des Finances a gouverné à l'ancienne et n'a pas toujours réussi à rendre lisible son action politique, notamment lors de la gestion des affaires qui ont secoué ses deux mandats.

27 avr. 2017, 16:05
/ Màj. le 27 avr. 2017 à 17:00
Maurice Tornay quitte le gouvernement, presque sans regret. Il aurait aimé mener à bien la réforme des institutions.

Il nous donne rendez-vous entre 10h20 et 11h20. Quelques minutes qui détonnent des traditionnels rancards aux heures pleines et qui résument une action gouvernementale. Carrée, raide, sans place pour l’imprévu, le hasard ou l’improvisation.

Maurice Tornay a les chiffres chevillés au corps, qu’ils servent à piqueter à un entretien ou endiguer des finances cantonales. Le compas dans l’œil, la calculette greffée au cerveau. Il le dit lui-même, «un ministre des finances est rarement un poète».

Et pourtant, au moment de terminer les cartons dans son bureau de la villa de Riedmatten, Maurice Tornay laisse pointer une sensibilité insoupçonnée et déborde même, d’un quart d’heure, sur son prochain rendez-vous. «Je n’ai pas pleuré, mais j’ai eu l’œil humide de penser à tous ceux que j’allais quitter. C’est un deuil de quitter cette fonction, même si je pars épanoui et plein d’énergie. Le troisième deuil de ma vie après celui où j’ai renoncé à mon célibat il y a très longtemps et sans regret et celui lorsque j’ai quitté l’enseignement à la haute école de Sierre lorsque j’ai été élu au gouvernement» sourit l’ancien fiduciaire. 

Coussins et inconforts

Deux législatures, huit ans. Un troisième mandat auquel il a fini par renoncer et qui le fait entrer, sûrement un peu à reculons, dans l’histoire comme l’unique ministre PDC à ne pas gouverner douze ans durant. «Non, je n’ai aucun regret. Bien sûr ça a été dur de prendre la décision de ne pas me représenter. J’ai dit au moment de cette annonce que mon parti m’avait obligé à choisir trop tôt. Je n’ai pas besoin d’y revenir. Je pars complètement libéré et sans fuir».   

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Le PDC a maintenu ses trois sièges au gouvernement cette année, mais sans Maurice Tornay, qui entre ainsi dans l'histoire comme l'unique démocrate-chrétien à n'avoir régné que durant huit ans. CHRISTIAN HOFMANN

Il s’en va en ayant soldé l’ardoise. Fini les chiffres rouges. Ils sont désormais noirs, comme sa couleur politique. Il lègue même deux coussins de 140 et 180 millions au prochain gouvernement. Deux fonds que l’argentier à tendance fourmi a mis sous le matelas pour les jours difficiles qui attendant les finances cantonales, toujours plus sous pression de Berne et de la conjoncture. Une méthode d’économie à la grand-papa qui passe pourtant pour une gestion moderne vue de l’extérieur. 

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«Je peux vous dire que tous les autres cantons vous envient ces outils», commente Charles Juillard, grand argentier jurassien qui connaît Maurice Tornay depuis le début de son mandat et apprécie son expertise. «Il a toujours défendu ses dossiers becs et ongles et son avis de professionnel était très écouté au sein de la conférence latine des directeurs cantonaux des finances qu’il a dirigée durant sept ans ». 

Orthodoxie comptable

Tout le monde le concède et le clame même, le bilan du ministre des finances est impeccable. Pointu sur le moindre détail, au courant, bosseur. De la rigueur qui a pourtant parfois passé pour de l’autoritarisme. Un défaut que ses adversaires lui pardonnent puisque les résultats sont là. Si exigeant envers lui-même, qu’il forçait les autres à être bons, très bons, pour le contrer sur son dada: l’orthodoxie comptable.

Alors qu’il réclamait sa démission il y a près de deux ans, même le député PLR Narcisse Crettenand admet que «Maurice Tornay est quelqu’un d’intègre et de compétent. Son bilan concernant les finances est extrêmement bon et il faut reconnaître qu’il a donné suite au rapport de la Commission de gestion sur la stratégie informatique du canton et a débloqué plus de 90 millions ». Une grande satisfaction et tout à la fois un petit exploit, selon Maurice Tornay, qui affiche la performance d’avoir trouvé cet argent alors que de l’autre main, il réclamait 120 millions d’économies à ses collègues.

Des économies qui n’ont pas toujours passé, notamment du côté des employés d’Etat. Présidente de la FMEP et ancienne députée, la Verte Marylène Volpi lui attribue «une conduite des finances sur les freins» et « trop Père la rigueur ». 

Pour résumer l’avis de ses opposants, Maurice Tornay laisse un état svelte, mais a dû en affamer certains via deux programmes d’austérité pour y parvenir et terminer à la première marche du podium de meilleur argentier du pays, l’an dernier. 

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Les institutions avant tout

Mais si les chiffres ne sont plus rouges, il est difficile pour beaucoup de dresser un bilan monocolore du ministre.  «C’est sa façon de gouverner qui a posé problème», rappelle Narcisse Crettenand qui avait osé demandé au ministre de s’en aller après que la Commission d’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements au sein du RSV le chargent assez lourdement.

Maurice Tornay a eu une façon d’habiter la fonction comme personne aujourd’hui. Comme on pouvait le faire autrefois. En mettant les institutions sur un pied d’estal et celui qui en est la garant au même niveau. En décidant seul, sans diluer ni pouvoir et ni responsabilité. «Il a été élu un siècle trop tard », disent certains détracteurs qui lui reprochent d’avoir utilisé sa haute idée de sa fonction comme un paravent lorsqu’il n’a pas voulu ou pas su répondre aux affaires.

Des affaires dont il est ressorti affaibli. Il a dû reconnaître ses erreurs dans l’affaire dite Savioz ou Bettschart à l’Hôpital du Valais devant le Grand Conseil après un rapport très rugueux à son encontre. Il est ressorti blanchi dans l’affaire Giroud au moment où il ne régnait plus que sur les finances, mais là aussi son action ou plutôt inaction de ministre en avait pris pour son grade dans les conclusions du procureur extraordinaire, Dick Marty.

« Ca a été des moments difficiles lorsqu’on est venu regarder jusque sous le tapis, mais tout cela a été purifié à l’extrême, même par des regards extérieurs. », dit posément le ministre sur le départ que tout le monde s’accorde à dire honnête, mais peut-être trop naïvement innocent.

Le conseiller d’Etat sort de la poche de son veston une petite pile de fiches écornées. La petite phrase de Dick Marty qui le disculpe dans sa gestion du dossier Giroud. Et puis les paroles de l’hymne valaisan en allemand. Celles de la chanson Formidable de Stromae. Et des griffonnages de citations, des notes sur des dossiers politiques. Il est comme ça. Se promène avec ça, la preuve de son innocence toujours sur le cœur, comme si les mots qui la suivait dans le rapport du tessinois sur sa gestion branlante de l’affaire ne comptaient pas.

Lors de son deuxième mandat, les dossiers roulent, mais le nom de Maurice Tornay s'enlise dans l'affaire Giroud et les enquêtes sur le Réseau Santé Valais. Le ministre sera blanchi, mais les critiques sont dures. CHRISTIAN HOFMANN

Années difficiles, mais pas pénibles

Maurice Tornay refuse dire qu’il a été un conseiller d’Etat de la vieille école. « Ou alors seulement si cela signifie respecter les institutions et ses règles. Respecter ceux qui vous ont élu comme ceux qui ne l’ont pas fait et respecter ceux qui sont élus même lorsqu’on n’a pas voté pour eux. C’est une règle de vie fondamentale me semble -t-il » .

Alors oui, il est un peu démodé parce qu’il trouve toute critique insolente, qu’il twitte en appelant l’Esprit Saint à inspirer le nouveau Conseil d’Etat, prend des notes sur des feuilles, estime que les débats au parlement manquent de saveur parce qu’ils ont été déflorés par les préliminaires médiatiques.

Et parce qu’il n’a jamais aidé son parti ou des parties en leur fournissant des informations privilégiées, jamais enfoncé un collègue en difficulté. Le président du PDCVr, Serge Métrailler, confirme. « Le PDC comme les autres partis sont orphelins de leurs conseillers d’Etat. Il faut arrêter de croire qu’ils sont sans cesse à nous fournir des primeures ».

Le silence a isolé l’élu, le laissant seul maître à penser et à diriger, mais aussi l’enfermant dans sa tour d’ivoire lorsqu’il s’agissait d’entendre que le futur de son parti et de son canton se ferait sans lui ou, autrement dit, ne pouvait pas se faire avec lui.
Maurice Tornay s’est tu. Trop parfois.  « Si c’était à refaire, je pense que j’engagerais un professionnel de la communication. Car il semble que c’est un art que je ne maîtrise pas.».

Si Maurice Tornay était le client rêvé pour l'humoriste Yann Lambiel, il était davantage craint par les médias. Hostile à la communication et maladroit, il s'entourerait d'un professionnel, si c'était à refaire. SACHA BITTEL

A cause de ces maux de la parole, Maurice Tornay n’a pas eu que des bons moments durant ses deux mandats. « Huit ans difficiles mais pas pénibles », rectifie-t-il. Quatre premières années à la tête des finances et de la santé. Le passage du fantasmé Réseau Santé Valais à la réalité des régionalismes. L’affaire Savioz, la loi sur les établissements hospitaliers dont le peuple n’a pas voulue ou pas comprise.

On lui a reproché alors d’avoir été trop directif sur le sujet hautement émotionnel. Et puis quatre autres années où les dossiers roulaient quand son nom, lui, s’enlisait dans les affaires sans qu’il ne tape du poing sur la table pour  y mettre un point final. 

En 2001, alors qu'il est ministre de la Santé, le peuple refuse la loi sur les établissements hospitaliers (LEIS). Ici sur la photo, avec son adversaire, Dr Monique Lehki-Hagen. SACHA BITTEL

Du temps pour réformer

Et s’il dit partir serein, Maurice Tornay ne peut que concéder que son plus grand regret sera de ne pas avoir pu mener à bien la réforme des institutions. Lui qui les vénère. Lui qui les respecte au-delà du respectable. Le peuple n’a pas voulu de R21, « à cause de la proposition des 35 députés haut-valaisans déposée au dernier moment au parlement », dit-il, quand bien même le Conseil d’Etat a validé le concept.

«Tout y était pourtant. Moi, le conservateur Tornay, j’avais apporté des solutions novatrices que tout le monde réclamait d’ailleurs lors de la dernière élection au Conseil d’Etat », soupire-t-il.

« Mais il a manqué le temps pour convaincre. Les lois sont aujourd’hui ainsi faites que les délais sont trop courts. Or pour être convaincu d’une idée il faut la laisser mûrir», regrette le conseiller d’Etat qui n’attend ni louanges ni critiques.

Maurice Tornay à l'heure du tirage au sort du numéro des listes pour les élections au Grand Conseil. Sa réforme des institutions ayant été refusée par le peuple, c'est par décret que le Conseil d'Etat a dû régler les modalités de l'élection. SABINE PAPILLOUD

« Il ne faut pas attendre de récompenses. Pour les gens, ce que l’on a fait de bien, c’est ce qu’ils étaient en droit d’attendre et rien de plus ». Maurice Tornay part le cœur léger et l’esprit tranquille. « Je vis une période fantastique car je vais pouvoir voir qui sont mes amis. Dans une année, je me demande qui sont les gens qui seront toujours là, autour de moi. Tel que je me connais, je ferai sûrement une liste». 

Avant de reprendre la plume, il profitera de celle des autres. Maurice Tornay vient de commander, sur internet, son livre de chevet de retraité. «Le deuil du pouvoir», ou le récit des cent derniers jours de François Mitterrand à l’Elysée. Lui qui se considère sans doute comme un homme d’Etat et qui, à défaut de se l’entendre confirmer aujourd’hui, l’a en tout cas servi avec passion ce canton, cite l’ancien président français. « On ne sait qu’à la fin ce que vaut un homme ».

Et lui alors, on doit en retenir quoi? «Le respect des autres, de moi-même, de mes concurrents et des responsabilités assumées ». 

Mise au vert pour se retrouver

Pour l’humoriste Yann Lambiel, Maurice Tornay laisse en tout cas « une voix sympathique qui va m’échapper. La première fois que je l’ai imité, c’était à la choucroute du FC Sion. Je ne savais pas trop comment ça allait fonctionner, mais après deux mots, j’ai compris que ça le faisait».

Rendu sympathique par l’imitateur et son accent à couper au couteau, Maurice Tornay, qui a toujours été bon public même lorsque Lambiel l’égratignait sur ses manquements, ne survivra pas sur scène. « C’était une chouette voix, mais que je ne pouvais faire qu’en Valais car il n’est pas connu ailleurs.».

Une conclusion qui résume aussi le parcours du ministre Tornay. Un pur produit cantonal actif en politique depuis bientôt trente ans, mais qui n’a jamais dépassé les frontières, si ce n’est lors de rebondissements du feuilleton Giroud.

Un profil qu’on reprocherait aux politiciens aujourd’hui et qui ne suffira peut-être plus à l’avenir à accéder au gouvernement cantonal. Pour le pire ou pour le meilleur, l’action future des plus blindés que lui le dira.

Maurice Tornay a toujours eu les idées claires, fixes diront certains. Mais il se réjouit malgré tout « de faire le vide, de penser à moi, de retrouver qui est Maurice Tornay de la tête au cœur ». Il se mettra trois mois au vert avant de prendre des décisions pour servir autrement, avec d’autres mandats peut-être. Mais surtout pour passer du temps avec les siens, lui qui a toujours mis la famille au sein de son action politique.

Maurice Tornay fait découvrir la fonction de conseiller d'Etat à une fillette valaisanne lors de la journée consacrée à la découverte des métiers. Le politicien, père de cinq enfants, a toujours mis la famille au centre de son action politique, jusque dans la fiscalité. SABINE PAPILLOUD

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