D’amour, d’art et d’eau fraiche 4/5: Stéphanie Boll et Alain Roche, l'indépendance sans compromission

Lorsqu’on est artiste et en couple, comment gère-t-on la relation au travers des soubresauts de la création. Nous avons posé la question à 5 couples travaillant en Valais. Aujourd'hui, Stéphanie Boll et Alain Roche.
24 mai 2022, 08:00
Boll& Roche : «Tu as plus envie de te dévoiler face à quelqu’un qui te laisse être qui tu es».

Depuis 11 ans, Stéphanie Boll et Alain Roche ont créé la Cie Boll & Roche, liant leurs noms en gardant  la volonté de conserver leur identité propre.  

D’amour, d’art et d’eau fraiche 4/5
Longtemps l’artiste a été présenté comme solitaire. En réflexion sur son art, celui-ci étant prioritaire, le peintre ou la peintre, l’écrivain et l’écrivaine pouvait difficilement s’épanouir dans une vie de couple sans oublier l’urgence de son art.

Pourtant, la vie intime est souvent au cœur de toute création. Comment la vie de couple inspire la création, quels sont les enjeux lors de la création? Y a-t-il compétition ou émulation? Jalousie ou agacement? Confrontations ou concessions? Comment se partage-t-on les rôles s’il s’agit de les partager? Autant de questions que nous avons posées à des couples d’artistes travaillant en Valais. Ils nous parlent de la position du couple dans leur pratique artistique. Une manière aussi d’entrer dans leur principe créatif. Car en résumé, chez eux tous, art et couple sont intimement liés.

Le choix d’un nom n’est jamais anodin, vous avez baptisé votre compagnie Boll & Roche. Pourquoi?

Stéphanie Boll: C’était important de ne pas se confondre l’un l’autre mais de se positionner l’un et l’autre. L’un et l’autre forme un plus, c’est peut être deux, voire trois mais jamais un. C'était donc une volonté de conserver nos noms.

Alain Roche: Boll & Roche a du sens parce que nous avions déjà deux vécus quand nous nous sommes rencontrés. C’était important de les mettre ensemble plutôt que de créer une nouvelle entité, de prendre avec soi qui l’on est. C’est toujours le même Roche qui est dans Boll & Roche.

Qu’est-ce que l’autre a apporté dans cette relation?

Stéphanie Boll: Depuis que nous sommes ensemble Alain m’a apporté l’aspect du jeu. Tu peux te mettre au travail de manière rigoureuse, sérieuse et ludique. Comment faire pour que ce soit une expérimentation, sans gravité et qui se fasse avec le sourire. Ça ne veut pas dire que c’est facile, c’est une approche du travail. Chez Alain, il y a quelque chose de l’enfant qui rentre dans un monde et qui joue avec tout ce qu’il peut. Pour moi ce fut vraiment une découverte. En travaillant, en vivant avec lui, je l’ai découvert alors que j’avais déjà trente ans! Ça a été une révolution qui a fait évoluer ma manière de travailler.

Alain Roche: Pour moi c’est le dépouillement; le chemin de Stéphanie est d’aller à l’essentiel, et comme ma vie est construite autour du jeu, j’avais tendance à mettre des couches sur des couches. Avec elle j’ai appris à creuser et à essayer de tirer un seul fil qui va bien au-delà de l’art, le chemin de vie que l’on doit prendre.

Comment s’est mis en place votre relation? Entre les compromis, la recherche de consensus, le partage des rôles?

Stéphanie Boll: Dès le départ, on ne voulait pas de compromis, même dans le couple. On ne veut pas de «pour que ça se passe bien je m’adapte». Si on commence dans ce sens-là on va devoir faire des efforts. Si je suis avec Alain c’est pour le laisser aller vers qui il est, vers où il doit aller et réciproquement. Chacun doit pouvoir s’épanouir dans son art, dans qui il est. 

Alain Roche: Le fait de se poser la question qu’est-ce qu’on ferait si on était tout seul est à mon avis la question la plus essentielle. On pourrait nous dire qu’on ne tient pas à l’autre. Mais au contraire! Si on se pose la question de savoir si on est bien là dans nos baskets c’est bien pour être libre de pouvoir vivre quelque chose avec l’autre. 

Il y a dû avoir des réajustements alors?

Alain Roche: Tout le temps!

Stéphanie Boll: Quand tu ne veux pas de compromis, tu dois accepter les réajustements, la confrontation, Et si le réajustement c’est «on se quitte», alors on se quittera. Cela voudra dire que nous serons à un moment où nous devrons nous quitter. Le travail artistique c’est quand même de mettre sur le plateau qui tu es; et tu ne peux pas faire de consensus avec qui tu es, autrement tu trompes ton monde.

La question est de savoir comment tu peux être avec l’autre le plus transparent possible, le plus sincèrement. Si tu commences à avoir peur de l’autre, tu ne pourras pas être toi-même.

Cela peut se voir comme de l’intransigeance, non?

Stéphanie Boll: Je le vois comme une attention de tous les jours, être en éveil par rapport à qui est l’autre pour ne pas nous emprisonner. Il n’y a rien de pire que quelqu’un qui pense qu’il doit faire ceci pour que ça fonctionne avec l’autre. 

 C’est donc une recherche de l’essentiel à deux?

Stéphanie Boll: Je n’ai pas l’impression de rechercher quelque chose avec Alain. J’ai ma route et j’ai la chance d’avoir rencontré quelqu’un comme lui qui a sa route et avec qui je peux échanger. Avec qui je peux expérimenter, qui m’apprend des choses. Mais je ne crois pas qu’on est en train de vivre quelque chose à deux. On n’a pas la même recherche fondamentale.



Chacun doit pouvoir s’épanouir dans son art, dans qui il est.

 Avouez, que c’est difficile à comprendre

Stéphanie Boll: C’est antiromantique, je ne crois pas en l’idée de la fusion déjà, même de l’idée que j’aurais quelque chose de similaire à ce que recherche Alain. Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis sur terre, je ne sais pas vraiment ce qui me pousse, mais j’ai la chance de pouvoir le partager avec Alain.

Alain Roche: Avoir cette conscience que je suis mon chemin réellement et que je ne suis pas le chemin de Stéphanie, ni celui de notre couple. Sans jugement de valeur. Lorsque tu as compris ça tu peux te dire, je suis bien là, je peux partager quelque chose. On le peut, car nous sommes dans cette recherche d’être tous les deux à notre place. Là on peut commencer à faire de l’art, et partager. 

Leur actualité
Après une résidence à Berlin, une recherche en Norvège pour un nouveau projet d’Alain Roche. La compagnie monte une nouvelle création, «Les P’tits chiens» à la Belle Usine en septembre.

 En 11 ans, il y a dû avoir des passages difficiles…

Stéphanie Boll: Oui, il y a eu des moments charnières où tu te dis que là ça ne va pas être possible, et puis la fluidité entre en jeu: «Et si on essayait de faire en sorte que ce soit possible sans se quitter. Au moment tu le fais, tu te rends compte qu’il y a un espace pour que l’autre puisse respirer, être ce qu’il a envie d’être.


Alain Roche: les événements que nous avons vécus nous ramènent à ça. Nous nous sommes mis ensemble pour former un duo sur scène, de danse, ou de théâtre et on se rend compte qu’il y a des directions qui bougent parce qu’on évolue. On doit rester libre de se dire on continue à créer des projets ou on part ailleurs. Être artiste ça ne veut pas dire mourir artiste. 

Je comprends bien l’idée de l’objectivité et de se laisser libre de tous les possibles, mais ça peut quand même être douloureux.

Alain Roche: On ne va pas vers la simplicité avec ça!

Stéphanie Boll: C’est pour ça que je casse le romantisme. C’est très protecteur de se dire c’est toi, c’est moi, c’est nous et ça ne bougera pas… Avec la profession artistique tu enlèves la sécurité financière et ensuite dans notre rapport artistique et de couple, on ne garde pas cette sécurité amoureuse. C’est une prise de risque. Mais moi ça m’offre une liberté, douloureuse parfois, vertigineuse. Ce n’est pas agréable, mais pour moi c’est tellement important d’être authentiquement en face de quelqu’un d’authentique. Pour que je puisse plonger dedans en disant voilà c’est ce qu’il est aujourd’hui même s’il ne sera pas ça demain. C’est le seul moyen pour que j’aie envie de créer et de continuer à vivre. 

 

Cet article peut se lire gratuitement dans notre magazine «Culture» dès le 21 mai en cliquant ici.

 

 

 

 


 


par Didier Chammartin