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Au cœur de la passion de Bernard Wyder et de sa collection unique au monde

L’historien d’art valaisan a consacré cinquante ans de son existence à la complétion d’une collection de plus de 100 000 livres et publications d’art. Une passion pour le monde de l’édition et du livre sans pareil.
10 août 2020, 21:00
L’historien d’art Bernard Wyder au cœur de sa titanesque collection. Un patrimoine récolté sur une cinquantaine d’années.
A la découverte des trésors de l’art valaisan
Propriétaire d’une collection de livres d’art unique en son genre, Bernard Wyder possède une connaissance encyclopédique de l’art en Valais et de ses trésors patrimoniaux parfois méconnus. Dans une série en huit volets, l’historien d’art invite à partir à la découverte de ces œuvres réparties sur le territoire cantonal, en remontant le Rhône. Mais tout d’abord, visitons le personnage et son incroyable collection privée.

 

Même si on a entendu souvent parler de l’hallucinante collection de l’historien d’art valaisan Bernard Wyder, rien ne prépare à la sensation qui saisit le visiteur quand les portes de l’ascenseur qui y mène s’ouvrent. La senteur, encres, papiers, le parfum d’un immense savoir physique emplit les poumons tandis que les néons s’allument un à un dans ce sous-sol d’un bâtiment de la région martigneraine. Et quand le jour se fait, la vue est vertigineuse.

«Oui, c’est certainement une collection unique en son genre», sourit le guide, locataire des lieux où il est arrivé après avoir par quatre fois déménagé ce patrimoine gourmand en espace. «Et le pire, c’est que tout n’est pas ici. Dans ce local, il y a environ 65% de la collection. Le reste est chez moi», explique Bernard Wyder sur un ton étonnant, balançant entre la fierté et la lassitude. On le sait, chez le collectionneur, la pulsion devient vite compulsion. Alors dans les dimensions qui s’offrent au regard, on devine à quel point l’homme a tout, ou presque, sacrifié à son œuvre et combien la luxuriance de celle-ci est exigeante. «Tout mon argent et beaucoup de mon temps y sont passés, oui…»

Cinquante ans de passion

Pour cet érudit comme le canton en compte peu, tout a commencé à la fin dans les années 60 alors qu’il se documentait pour la rédaction de son mémoire universitaire de l’Université de Fribourg, consacré à l’école de Savièse ou quand il effectuait ses recherches pour organiser ses expositions en tant que directeur du Manoir de Martigny. «Puis, ça a grandi», souffle-t-il. C’est peu dire. En 2015, la collection de Bernard Wyder a été estimée à plus de 100 000 livres et publications d’art.

Tout mon argent et beaucoup de mon temps y sont passés, oui…
Bernard Wyder, historien d’art

En 2005, l’expert français Michel Melot – conservateur à la Bibliothèque nationale de France, directeur de la Bibliothèque publique d’information du centre Georges Pompidou entre autres fonctions – a relevé dans un rapport complet l’unicité patrimoniale de la collection et préconisé un rachat et une exploitation par la Suisse, en précisant qu’il faudrait «un local d’au moins 1000 mètres carrés, des salles de tri, un travail de consultation conséquent» et bien sûr un budget d’acquisition et de fonctionnement à la hauteur du monstre.

100 000
Le nombre de livres et publications d’art que possède Bernard Wyder.

«Ce n’est pas une bibliothèque»

Pour l’heure, aucune solution n’a été trouvée avec les autorités cantonales ou nationales, car l’acquisition et la conservation d’un tel corpus littéraire ne sont pas une mince affaire. Il est possible que la collection soit morcelée et rachetée par des spécialistes des divers domaines en rayonnages, photographie, peinture, architecture, presse satirique, catalogues d’expositions, cartes postales, livres d’art qui ne se trouvent pas en bibliothèques, édités en kiosque, publiés par de grandes banques… «Il faut comprendre que cette collection n’est pas une bibliothèque. Le principe premier est celui de l’édition d’art pour elle-même. Cette collection offre un panorama de l’édition d’art au XXe siècle, dans une vingtaine de langues. Ma plus grande peur est que tout finisse à la benne. Ce serait une tragédie.»

Ma plus grande peur est que tout finisse à la benne. Ce serait une tragédie
Bernard Wyder, historien d’art

Soudain, le regard vif de cet homme au savoir encyclopédique, qui peut dire avec exactitude ce que chacun de ses rayons recèle, se voile. Car au delà des accomplissements personnels et professionnels, du Manoir de Martigny au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne jusqu’à l’enseignement à l’Ecole d’art du Valais, au-delà des débats parfois homériques liés aux politiques culturelles du Valais auxquels il a pris part sans langue de bois, Bernard Wyder se confond avec son héritage de papier.

 

 

Un moteur, l’émerveillement

L’homme, ici, ne se dissocie pas de l’œuvre. Et durant la visite, on saisit le moteur de tout. Devant un rayon consacré à Le Corbusier, Bernard Wyder cueille un ouvrage dédicacé au précédent propriétaire du livre par le maître de l’architecture moderne. «Cette dédicace était ajoutée à l’ouvrage par un billet collé sur la page de garde. Au hasard de mes recherches, j’ai trouvé un fac-similé de lettre de Le Corbusier à son éditeur où il est spécifiquement question de la dédicace en question. Et ce genre de trouvaille, pour moi, c’est le nirvana.» Dès lors, ni le temps passé ni l’argent dépensé n’existent.

Ne reste que l’émerveillement. Celui de l’enfant qui vit à 12 ans un monde s’ouvrir à lui quand il reçut son premier livre d’art consacré au peintre Diego Velasquez. «La collection s’appelait «Le grand art en livre de poche». Comme le premier m’avait fasciné j’ai acquis systématiquement la série.» La vocation était née et avec elle une collection dont le Valais peut s’enorgueillir.

 

Bio express

1945 naît à Martigny, le 27 mai
1957 reçoit son premier livre d’art (Velasquez)
1962/63 séjourne 366 jours en Italie
1969 études universitaires à Fribourg
1971 dirige le Manoir de la Ville de Martigny
1972 s’installe à Saint-Pierre-de-Clages
1982 conservateur au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne
1989 concepteur et guide de voyages culturels
1991 enseigne à l’ECAV, Sion, puis Sierre

Publications récentes
2000 Marius Borgeaud
2004 Affiches valaisannes
2006 Edouard Vallet
2008 et 2014 Edmond Bille
2017 Valais pays d’art