RSV: l'intégralité de la lettre ouverte de Charles Kleiber

Vous trouverez ci-dessous l'intégralité du texte de la lettre ouverte écrite mardi par Charles Kleiber, président du conseil d'administration de l'Hôpital du Valais (RSV). Un courrier intitulé "Une amère victoire" qui a été envoyée aux médias en même temps que le communiqué annonçant sa démission.

29 avr. 2014, 11:30
Charles Kleiber, à gauche, sera remplacé provisoirement par Hildebrand de Riedmatten. Il quitte le RSV avec un goût amer dans la bouche.

Charles Kleiber, président du conseil d'administration de l'Hôpital du Valais (RSV) depuis le 1er janvier 2012 a présenté sa démission lundi à la Conseillère d'Etat Esther Waeber Kalbermatten. L'Hôpital et le Conseil d'Etat ont tous deux envoyés des communiqués de presse pour annoncer la nouvelle. Charles Kleiber, de son côté, a fait parvenir aux médias, via le service de presse du RSV, une lettre ouverte, où il donne sa version des faits. Il revient très largement sur le lourd héritage qu'il a reçu à son arrivée: celui de la création, au forceps, du Réseau Santé Valais, il y a dix ans. Une naissance forcée qui a engendré des guerres claniques, des rivalités politiques, de la méfiance à l'interne. Mais Charles Kleiber termine sur une note positive, espérant que son départ amène enfin, un peu de sérénité au sein de l'institution,

Lettre ouverte: une amère victoire

"Il fallait un kamikaze, quelqu'un venu d'ailleurs à qui on ne pourrait pas demander: "Tu es le fils à qui, elle est où ta vigne ?" C'est tombé sur moi: j'avais une ancienne passion hospitalière, un goût pour le Valais rude et pudique, du temps. Quelques vérifications, 3 téléphones pour m'assurer que la mission n'était pas impossible, j'ai dit oui. Il faut beaucoup ignorer pour entreprendre.

La conduite de l'Hôpital était bloquée. À la suite du licenciement d'un chirurgien et de nombreuses péripéties, le Conseil d'Administration avait démissionné, des dizaines d'interventions parlementaires étaient déposées, plusieurs expertises tentaient de faire la lumière. Le personnel qui ne demandait qu'à travailler en paix, assistait impuissant aux combats des chefs et assurait les soins avec une grande compétence. Ça passera se disait-on: les chiens aboient, la caravane passe.

La suite est connue: début janvier 2012, nouveau Conseil d'Administration, fin janvier, entretien avec quelques opposants qui dressent leur liste des exécutions professionnelles nécessaires, avril, nouvelle organisation, juin, nouvelle feuille de route, septembre, nouvelle direction générale. Le rythme donne le vertige, l'espoir renaît. Avril 2013, moment de grâce: premières

Assises de la santé où devant plus de 150 cadres, l'Hôpital parle à nouveau. Il dit son ambition, la nécessité de s'ouvrir, de s'associer aux hôpitaux universitaires de Berne, Genève et Lausanne, de mieux coopérer avec les médecins de premiers recours, les EMS et les CMS. Utopie? Rien d'irréalisable, seulement de l'irréalisé. C'est " la paix des braves" titre le Nouvelliste. Quelque chose qui ressemble à de la confiance voit le jour. Tout va bien.

Septembre 2013, patatras, nouvelle crise. Les ennemis de l'Hôpital n'ont pas désarmé. Tapis dans l'ombre, ils ont parfaitement organisé le lynchage médiatique d'un chirurgien hors sol, coupable à leurs yeux de tous les maux. Qui sont-ils? Quelques personnes disposant de complicités intérieures, jouant sur l'impunité, une poignée d'individus autoproclamés défenseurs de l'Hôpital, rien de plus. Pas besoin de les nommer, leurs noms sont connus. Que veulent-ils? Couper des têtes, celles qui les dérangent. Pourquoi tant de haines?

D'abord parce que la courageuse fusion, réalisée il y a 10 ans au forceps, pour ne pas réveiller les vieux démons, n'était qu'une étape politique qui ne devait pas faire de vagues. Mise en oeuvre sous fortes contraintes (reprise de tout le personnel, préservation des sites, répartition des activités sans changement ou presque), elle était insuffisante pour créer une véritable entreprise. Résultat: une bonne structure, pas de culture, une fusion des capacités, pas de fusion des valeurs et des ambitions. Les liens invisibles qui créent une identité et permettent de se rassembler pour entreprendre et innover sont trop faibles. Le prix à payer, celui que nous payons aujourd'hui sera exorbitant: il n'y a pas d'appartenance donc pas de confiance.

Pire. Brutalement déracinés, les hôpitaux avaient apporté leurs moyens et leurs compétences mais aussi des ressentiments, des frustrations lointaines, enracinées dans la mémoire archaïque. " Si t'es pas avec moi, t'es contre moi". Comment faire une maison commune avec l'esprit de clan? De petites lâchetés en petits compromis, de complaisances en tolérances coupables, une tradition d'impunité s'est installée. Aucune institution qui se respecte, celles que j'ai bien connues, le CHUV notamment, ne peut accepter cela. Au bout, c'est le chaos.

C'est pourquoi, au premier prétexte, l'Hôpital s'enflamme et devient à nouveau un champ de bataille. À feux vifs ou à feux doux, cela ne cessera plus. Un processus d'autodestruction se met en marche. Crise après crise, ce grand service public qui offre de beaux emplois à plus de 5’000 personnes, devient l'otage des jeux politiques, un régal médiatique, le nid des vieux démons nostalgiques du passé. Les contre-expertises succèdent aux expertises, on s'y perd. Combien en faudra-t-il pour que l'Hôpital soit enfin respecté? Mieux: avec les élections le Valais tout entier devient le théâtre des passions politiques et son unique hôpital un terrain idéal. La rumeur devient folle, la réalité se dérobe. Ce qui restait de confidentialité disparaît. Le passé ne passe pas: sur 28 mois d'activité plus de la moitié aura été consacrée à gérer l'héritage du passé et les crises. L'Hôpital est piégé.

Institution à peine née, attaquée de toutes parts, l'Hôpital du Valais, est aujourd'hui étouffé par la méfiance. Il doit s'inventer au moment où le domaine de la santé est en mutation, où l'hôpital vit la fin de son âge d'or. Il doit s'affirmer quand le canton vit une reconfiguration politique majeure, la fin d'un cycle, devient "normal" et se prépare à vivre dans une Suisse plus nombreuse, plus urbaine, plus écologique, dont il sera plus dépendant. Ce Valais plus ouvert qui déjà bourgeonne, a besoin d'un Hôpital fort: les hôpitaux universitaires le pressent de prendre une place dans l'espace hospitalo-universitaire de Suisse occidentale qui émerge lentement. La prendra-t-il? Un projet ambitieux, venu de l'intérieur, est en train de naître. Il saura rassembler. La route est tracée, elle sera longue. Il faudra du temps, je n'en ai plus.

Qu'est-ce qui nous guide? Ce que la vie dépose en nous: des échecs, des succès, des fidélités héritées, des valeurs, des intérêts, le goût ou la peur de l'autre, l'envie ou la crainte du changement, tout ce qui compose cette petite musique intérieure qui nous accompagne et nous murmure, si on veut bien l'écouter, ce qui semble juste. Qu'est-ce qui est juste? Comment le savoir quand la rumeur et la méfiance obscurcissent la réalité, quand les faits sont cachés par les opinions? Cette petite musique a commandé quelques départs, elle commande aujourd'hui le mien. Je pars. La fonction des crises est de faire passer le passé pour construire l'avenir; celle des départs de favoriser la réconciliation. En quittant ce bel Hôpital, je peux le dire aux membres du Conseil d'Administration avec lesquels j'ai eu le privilège de travailler, à celles et à ceux qui m'ont fait confiance: aimez-le, il est plein de promesses mais encore fragile. Si mon départ, après d'autres départs, peut arrêter la machine à détruire, ramener la paix, renforcer l'indépendance de l'Hôpital, ce sera une victoire.

Une amère victoire."