Qui trompe qui? La chronique de Pierre Loretan

15 mai 2018, 20:00
Pierre Loretan, étudiant.

La très intense campagne contre No Billag a-t-elle marqué un tournant dans le débat politique suisse? Aujourd’hui, c’est une question qui commence à se poser. La votation sur la redevance a en effet frappé les esprits par son incroyable violence, étendant le débat à tous les niveaux, saturant le champ des discussions. La nature même de l’initiative a suscité un engagement marqué en particulier du monde de la culture: chacun y allait de son avis et de sa défense, de sa vidéo ou prise de position pour combattre cette idée jugée extrême. 

Il semblerait maintenant que d’autres veuillent réitérer la performance: les énormes affiches promouvant la loi sur les jeux d’argent, campagne menée tambour battant par les milieux du jeu d’argent. A lire les slogans, on n’est pas loin du niveau de No Billag: «Pour sauver la culture», «Pour financer l’AVS» etc., à grand renfort d’images appelant sans voile aux sentiments: couple de retraités, lutte contre le blanchiment d’argent et d’autres. Il semblerait donc que le débat soit clair: le 10 juin n’est pas une votation sur une loi, c’est une votation pour sauver la culture et les institutions suisses, avec un non qui marquerait une catastrophe pour leur financement. Plus c’est gros, mieux ça passe, dit le dicton populaire: dans ce cas, l’éléphant dans la pièce est quand même un peu visible. Si l’on suivait aisément le raisonnement logique des opposants à la fin de la redevance quand ils parlaient de couper les crédits à la culture, l’exercice s’avère nettement plus difficile pour celui de la loi sur les jeux d’argent: en effet, personne ne parle de toucher à l’argent reversé par les loteries. Alors pourquoi ce débat étrangement excentré? 

Les opposants ont fait du blocage d’internet leur cheval de bataille: cette mesure concerne les casinos. Logiquement, c’est sur les maisons de jeux que le débat devrait porter. Pourtant, nulle trace de celles-ci dans le flot de publicité pour la cause. Tout porte à croire qu’elles se sont cachées, bien silencieuses derrière le mur que forment les loteries et leurs subventions aux collectivités publiques. Casinos et loteries, deux organismes pourtant bien différents, associés dans un curieux amalgame, se battant avec des arguments que personne ne conteste: ça en deviendrait presque risible.

Maintenant, cette campagne doit nous poser certaines questions. Le mouvement sociétal que l’on note de plus en plus est celui de la radicalisation des opinions, de la simplification des arguments et des fameuses fake news. Refuser de directement se confronter à son adversaire et préférer mettre en avant ses points incontestés n’est pas une stratégie qui contribue à un débat sain démocratique, bien au contraire. C’est un jeu dangereux, une porte qui s’ouvre et qui risque de ne plus se refermer.