La liberté d’espérer. L’édito de Stéphanie Germanier

30 mai 2020, 05:30
Stéphanie Germanier, rédactrice en chef adjointe

Nous avons obéi et nous avons réussi. Nous sommes arrivés à la fin du film catastrophe. Au moment où la terre fume après l’impact d’un astéroïde. Celui où les survivants dépenaillés se tombent dans les bras devant un lever de soleil prometteur de meilleur.

Nous n’avons pas le droit de nous embrasser et aucun scénariste n’a jamais imaginé comment le monde se reconstruit après une hécatombe. Alors à nous d’inventer un futur autre que celui qu’on nous promet à court terme. Les enfants dessinent déjà des virus avec des sourires et des lapins avec des masques. Ils ont les mains crevassées à force d’être savonnées et ils se disent que les bébés qui sont nés ces trois derniers mois ont de la chance car il sera normal pour eux de grandir dans un monde javellisé.

Mais nous? Combien de temps accepterons-nous d’être semoncé car on n’a pas suivi le bon scotch au sol? Jusqu’à quand nous contenterons-nous de pouffer de rire avec une main puant le désinfectant devant la bouche? De nous satisfaire d’une discussion par-dessus un plexi qui corsète nos sens et étouffe le bonheur d’être ensemble? Et de ne plus rien concevoir sans prévoir?

Nous avons obéi et nous avons réussi à faire en sorte que le système de santé tienne et que la reprise reprenne. Nous avons réussi, mais en renonçant à beaucoup de nos droits. En acquiesçant aux ordres les plus intrusifs. En acceptant l’inacceptable, comme le fait de ne pas accompagner nos proches dans la mort et dans la naissance. En refusant à nos aînés – deux générations quand même – le choix de prendre le risque de vivre alors qu’on prive déjà certains d’entre eux du droit de mourir.

Nous nous sommes laissé mettre sous tutelle et nous avons eu raison de le faire. Jusqu’ici. Nos libertés se sont mises en veille, étouffées par l’état d’urgence et plus encore par nos peurs. Aujourd’hui le soleil se lève et réveille notre libre arbitre, titille notre autonomie et réchauffe notre esprit critique.

Il est temps de recommencer à choisir. En ne prenant des risques que pour soi-même. En s’offusquant lorsqu’on veut nous protéger malgré nous. En refusant de se laisser réprimander pour des mains mal lavées ou à cause d’une joue effleurée par envie. En se révoltant contre la récolte de données jusque devant la porte des toilettes et en remettant à leur place les délateurs qui mesurent à tout va avec les bras.

Nous avons obéi jusqu’ici. Reprenons à présent notre liberté. Si ce n’est pas encore celle d’agir complètement à notre guise, au moins celle de penser et d’espérer que la normalité, ça ne peut et ça ne doit pas être un lapin crayonné qui porte un masque.