D’amour, d’art et d’eau fraiche 5/5: les Héros Fourbus, pas si fourbus

Lorsqu’on est artiste et en couple, comment gère-t-on la relation? Nous avons posé la question à Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz. Vingt-cinq ans de vie de héros.
25 mai 2022, 08:10
Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz, de Héros Fourbus à Héros Sereins.

Trente ans de vie commune, 25 ans à sein de la même compagnie… «Les Héros Fourbus» le sont-ils encore plus, fourbus donc ? Et bien non! Le secret? La perpétuelle transformation.  

D’amour, d’art et d’eau fraiche 2/5:
Longtemps l’artiste a été présenté comme solitaire. En réflexion sur son art, celui-ci étant prioritaire, le peintre ou la peintre, l’écrivain et l’écrivaine pouvait difficilement s’épanouir dans une vie de couple sans oublier l’urgence de son art.

Pourtant, la vie intime est souvent au cœur de toute création. Comment la vie de couple inspire la création, quels sont les enjeux lors de la création? Y a-t-il compétition ou émulation? Jalousie ou agacement? Confrontations ou concessions? Comment se partage-t-on les rôles s’il s’agit de les partager? Autant de questions que nous avons posées à des couples d’artistes travaillant en Valais. Ils nous parlent de la position du couple dans leur pratique artistique. Une manière aussi d’entrer dans leur principe créatif. Car en résumé, chez eux tous, art et couple sont intimement liés.

Dans le désordre il y a «Dream», «Tiempos», «L’étrange voyage de M.Victor» «Gare au loup!» «Pezzetino» pour les enfants, «Carcan», spectacle d’inspiration burlesque,  «Modus operandi» «Dehors devant la porte», spectacle pour adultes et «Rivages» à partir de l’adolescence. Ouf ! Cela fait un quart de siècle que «Les Héros Fourbus» créent ensemble des spectacles de marionnettes. Nous leur avons demandé la raison de leur longévité, tant dans la création que dans l’histoire de leur couple. Pour les deux facettes de leur vie, intimement imbriquée, un seul mot l’amour et comme moteur, la transformation. On tire les ficelles de leurs 25 ans de compagnie. 

En préliminaire, toute relation sentimentale ou professionnelle, au fil du temps, demande une dynamique. «Il a fallu trouver ses marques. Pour moi, avancer dans le processus créatif tout en étant dans le regard de l’autre avec tout ce que ça comporte, le fait de vivre ensemble et de vivre des choses personnelles a demandé beaucoup d’ajustements», relève Danièle Chevrolet,

«Dans le travail commun il y a toujours des concessions que l’on peut faire sur la manière de travailler, l’esthétique…» poursuit José-Manuel Ruiz. «Ces ajustements, c’est ce que tout le monde fait, tout le temps, dans sa vie. Entre le privé et le professionnel, le pragmatique et l’émotionnel. Et même avec soi-même.»

«On a toujours été en accord dans les différentes étapes de notre évolution»

Dans le domaine artistique, peut-être encore plus. Toute création est déterminée par des choix: «forcément à un moment il faut décider de ce que l’on fait. Selon nos compétences, il y a des lieux ou José-Manuel prend le lead et d’autres où ce sera moi. Forcément ces lieux s’interpénètrent. Cela peut devenir plus tendu parfois, il faut savoir lâcher ou pas.» Ce mode créatif a ses avantages: «Les doutes ne viennent pas forcément au même moment chez l’un ou l’autre. Ca s’est avéré être une force. Quand un a moins de foi, d’énergie ou doute, l’autre peut devenir le moteur», disent-ils en chœur.


 Différence et complémentarité 

Une concordance qui se retrouve dans leurs réponses, l’une s’imbriquant dans celle de l’autre, toujours en vérifiant que chacun ait sa place: «ce qui est beau avec Danièle, c’est que sur un mot, sur un truc on part dans la même direction, pas forcément sur le même chemin.» Un long chemin qui a demandé, on l’a vu, ajustements mais aussi évolution. «On sort d’un spectacle qu’on avait fait pour jeune public et Danièle me dit: «ça ronronne». J’ai tout de suite compris ce qu’elle voulait dire. Le spectacle d’après on a fait un gros virage, ce fut le premier spectacle sans texte.» Danièle abonde: «On a toujours été étonnamment et miraculeusement en accord dans les différentes étapes de notre évolution.»

 Nouvelle évolution

 «Aujourd’hui, là où on en est dans l’histoire du couple, en tout cas pour moi, c’est de revenir à soi-même. De me sentir en dehors de l’entité «couple créant» », témoigne Danièle.  «Je voudrais pouvoir me demander: et moi si j’étais seule comment je fonctionnerais, quel choix je ferais?» Ce pour quoi José-Manuel est en accord: «Il y a pour moi, non pas l’idée de me retrouver car je ne me suis jamais perdu, mais c’est vrai qu’en étant deux, il y a des choses que tu aurais voulu réaliser et qui ont peut-être coulé.»

«On a toujours été étonnamment et miraculeusement en accord dans les différentes étapes de notre évolution.»

 Alors, après trente ans de vécus, les Héros sont-ils encore fourbus? «Ils le sont mais d’une manière différente» termine Danièle. «Quand on a créé cette compagnie, j’étais dans un moment de ma vie où je me demandais comment garder la foi, comment garder l’envie, l’élan. On était un peu dans un creux.» D’où le nom, car il y a un côté héroïque à s’y lancer, oser ce choix de carrière. «Aujourd’hui «fourbus» doit plus s’entendre comme l’entend Nicolas Bouvier, une fatigue joyeuse d’un chemin parcouru. On peut regarder ce que l’on a fait et se dire que l’on a fait ce que l’on a voulu, ce qui nous a apporté de la joie et nous a permis de ne pas nous «installer» dans quelque chose… qui ronronne.» «On dira Les héros sereins» complètera José-Manuel Ruiz.

Et les enfants?
Danièle Chevrolet et José-Manuel Ruiz ont trois enfants, adultes aujourd’hui. Cela a été compliqué pour eux à un certain moment parce qu’ils étaient dans un contexte social différent de leurs autres camarades», note la mater familias. «Ils ont pu se sentir à part.et chaque enfant a réagi différemment. L’ainée par exemple avait un grand besoin de s’intégrer; elle l’a plus vécu sur le mode conflit, la deuxième était plutôt fière de ce que nous faisions. Aujourd’hui on a plutôt un retour positif de nos enfants. Ils nous disent que «malgré les difficultés financières, celles de gestion de temps, vous avez su réaliser votre rêve. C’est le meilleur exemple que vous puissiez nous donner de la vie».

Sans oublier que les enfants du couple sont à la base des créations des spectacles «jeune public». «Sans eux, je ne serais pas passée vers un théâtre de marionnettes. On leur racontait beaucoup d’histoire, et cela m’a permis de quitter le côté intellectuel qu’il y a dans le théâtre pour retrouver cette part d’enfance. Cela a imprégné tout notre travail même dans les créations adultes. Une espace de l’âme qui reste dans cette dynamique enfantine, la curiosité, l’imaginaire.»

Pragmatique José-Manuel explique: «Ils n’ont pas participé en tant que créatifs, mais ils deviennent des interlocuteurs parce qu’on parlait beaucoup du travail à la maison. Il est arrivé plusieurs fois qu’une remarque ou une question des enfants, comme toute discussion avec un autre être humain, t’ouvre des portes et te montre des chemins.» 

 

Cet article peut se lire gratuitement dans notre magazine «Culture» dès le 21 mai en cliquant ici.

 

par Didier Chammartin