"Le plus dur, après avoir été violée, est de ne pas s'en vouloir"

12 juil. 2014, 00:01
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Indicibles. Inacceptables. Ina vou ables. Les viols répétés qu'a subis Fabienne Héritier lors de son année d'études aux Etats-Unis ont marqué à jamais sa vie. Agée de 51 ans aujourd'hui, cette enseignante - établie à Ardon - raconte son calvaire aux USA dans le livre "De la boue sur les lèvres" (cf. encadré).

Fabienne Héritier avait 18 ans quand tout a commencé. Abusée maintes fois par Paul, le père de la famille qui la logeait, elle a également subi un viol collectif peu avant son départ du pays. Des actes dévastateurs dans sa vie de jeune femme qu'elle a complètement occultés pendant vingt ans. "A mon retour en Suisse, j'ai eu une amnésie de tout ce qui s'était passé. C'était sans doute un acte de sauvetage inconscient. Me retrouver en terre sûre n'a fait qu'ancrer cet oubli", raconte-t-elle. Même si, avec le recul, elle se rend compte que certains souvenirs ont bien tenté de refaire surface pendant ses vingt ans de black-out total. "Mais ils étaient violemment réprimés. J'avais un "gardien des ténèbres" qui en bloquait la sortie."

Les années ont passé. Fabienne Héritier s'est mariée, puis elle a donné naissance à deux filles, "ses trésors" . Une existence apparemment paisible jusqu'au jour où les souvenirs sont réapparus comme un geyser. "Je ne pouvais plus garder les choses en moi; ensuite, c'était comme des dominos: les images se sont enchaînées. A force de les réprimer, elles devenaient de plus en plus présentes" , souligne-t-elle.

La Valaisanne n'arrivait pas à gérer le rythme où ces séquences d'horreur revenaient. "C'était le chaos pour moi. J'étais tellement dans le brouillard que l'écriture a été mon seul moyen de lutter contre cette invasion du chaos." Fabienne Héritier se met alors à poser les mots sur son ordinateur. "Les souvenirs s'imposaient à moi sous forme de diapositives. Je voyais des scènes figées très répétitives, de façon complètement inattendues." Ainsi a-t-elle revu des scènes d'abus lors d'un mariage où des personnes la photographiaient. Des clicks qui l'ont instantanément replongée dans l'horreur du viol collectif subi aux Etats-Unis. La jeune femme avait été photographiée par ses abuseurs pendant et après l'acte bestial. "C'était très perturbant pour moi de revivre soudain tout ça."

 

Les maux pour le dire

 

Parallèlement, Fabienne Héri tier rencontrait des difficultés conjugales. " Mon mari se demandait ce qui se passait, pourquoi j'avais des blocages." Mais la quadragénaire ne pouvait l'expliquer oralement. "Je ne trouvais pas les mots; il fallait que cela passe par l'écriture. Ecrire m'a permis de crier, de comprendre ce qui se passait dans ma tête, d'essayer de remettre tout de façon cohérente." L'écriture, sa catharsis. Une question de survie.

L'accouchement de tous les mots (maux) a mis cinq ans. Fabienne Héritier a écrit au fur et à mesure, selon ses besoins vitaux. Dans une douleur intense et la colère. " Sur le moment, on a l'impression qu'on va mourir. On flirte avec la mort." Sans oublier la culpabilité et la honte. "A 40 ans, j'avais un regard cruel et impitoyable sur moi. Cela me paraissait inconcevable de ne pas m'être défendue. Je m'en voulais tellement." L'enjeu du livre était ainsi, pour Fabienne Héritier, de pouvoir intégrer, qu'elle n'avait pas eu les moyens de se défendre à l'époque. "J'essaie de ne plus me juger aujourd'hui, mais c'est encore dif ficile. Seulement, la culpabilité et la honte maintiennent le silence."

 

Silence dévastateur

 

D'où la raison d'être du livre: "Se tenir debout et arrêter ce silence qui protège tellement les abuseurs" , ajoute l'auteure. Elle a ainsi décidé de publier son livre sous sa véritable identité et de donner les prénoms exacts des protagonistes de son calvaire. "Le silence est dévastateur. Il empoisonne. Mais je suis consciente que certaines victimes sont restées dans le milieu de leurs abuseurs et peinent à dire ce qu'ils leur ont fait. J'ai beaucoup de respect et d'humilité pour ces femmes."

Car Fabienne Héritier ne veut surtout pas faire de leçon. Au contraire . "Je ne peux parler que de ce que j'ai ressenti. Mais je suis persuadée qu'un acte concret - l'écriture, une peinture ou autre chose - qu'on fait parvenir aux abuseurs est une forme d'expression salvatrice." Une manière pour elle d'inverser le rapport de puissance et de domination. Etape indispensable pour dépasser la survie et vivre.

Après avoir écrit ses ressentis, la Valaisanne a voulu les faire lire à Paul, son abuseur. Pendant des semaines, elle a attendu sa réponse. Une explication de ses actes. Mais l'homme a seulement répété qu'il était désolé sans rien dire de plus. "Je me confrontais à un mur. Ce jour-là, Paul est mort pour moi." Cette mort lui a permis de vivre pour elle. De penser à elle. Enfin.

Aujourd'hui, Fabienne Héritier dit avoir intégré ce qui s'est passé. "Je n'aime pas le mot guérison, car ce n'est pas une maladie. Je compare cela à un sous-sol avec plein de bris de verre par terre. Avant, quand j'y allais, il n'y avait pas de lumière, je me blessais et dès que j'y songeais, j'avais mal. Aujourd'hui, avec le livre et une thérapie, c'est comme si j'avais mis de la lumière dans ce sous-sol. Les bris de verre sont toujours là mais je peux y aller sans me faire mal, sans que cela soit destructeur pour moi."

Fabienne Héritier poursuit ainsi son chemin avec une confiance en la vie qui ne l'a pourtant jamais quittée. " Je ne me suis pas autorisée à perdre cela. Au bout du compte, j'ai eu raison, car j'ai vécu des choses incroyables ensuite."

La Valaisanne en est persuadée, "des fleurs peuvent pousser sur le fumier ", image celle qui sait désormais être tolérante avec elle. Son oxygène.