De Brigue à la planète foot: le destin d’un «piccolino»

Il a fait trois fois le tour du monde en un mois pour défendre sa candidature à la présidence de la FIFA. Mais le natif de Brigue n’oublie pas d’où il vient.

05 févr. 2016, 23:34
/ Màj. le 06 févr. 2016 à 00:01
epa05138574 FIFA candidate Gianni Infantino poses for photographs during the unveiling of his  manifesto for the FIFA Presidential campaign at Wembley Stadium in London, Britain, 01 February 2016. The FIFA Presidential Election is set to take place 26th February 2016.  EPA/ANDY RAIN BRITAIN SOCCER FIFA GIANNI INFANTINO

Il faut l’imaginer assis derrière les Ragusas et la caisse enregistreuse. Ses livres de droit posés par terre. La «Gazetta dello Sport» recouvrant ses genoux. Une grande feuille rose qu’on retrouve comme un fil rouge dans tout le parcours de l’Italo-Valaisan Gianni Infantino, candidat officiel à la présidence de la FIFA, le 26 février prochain. De Brigue, où il est né et a vécu, jusqu’au sommet de la planète foot qu’il espère diriger, la «Gazetta» était là. Déployée dans son majestueux format XXL, autrefois. Journal de chevet dans son format revu à la baisse, aujourd’hui.

Alors qu’il est étudiant en droit à l’Université de Fribourg, Gianni aide ses parents en travaillant le week-end au kiosque que dirige sa maman, Maria. L’échoppe, à l’époque, est incontournable sur le quai 1 de la gare de Brigue. «Je suis certaine que tout ce qu’il sait aujourd’hui du foot, toutes les histoires, tous les événements, toutes les dates viennent de là. De ses heures passées à lire la «Gazetta», raconte Daniela Infantino, une de ses deux sœurs aînées.

La passion de son père

L’homme a en effet la réputation d’animer comme personne le tirage au sort des boules qui détermine les rencontres des compétitions de l’UEFA, organisme dont il est l’actuel secrétaire général. Toujours le bon mot, toujours la référence historique, l’anecdote qui fait mouche. «A l’époque, on pouvait découper les manchettes des invendus et emporter les journaux à la maison. Je vois encore le salon jonché de publications du monde entier. Et il comparait. Il vérifiait», s’amuse encore Daniela qui, avec sa grande sœur Mirella, voyait son petit frérot se passionner pour le ballon rond, comme leur père. Chez les Infantino, le foot est une affaire d’hommes. Bien sûr. Un père calabrais arrivé en Suisse à l’adolescence et qui avait fini par déposer ses valises à Brigue où il rencontrera son épouse venue, elle, de Brescia dans le nord de la botte. Papa travaille pour la société internationale de wagons-lits et ses célèbres sièges couchettes qui parcourent l’Europe. La «Gazetta» c’est d’abord lui qui la lisait et la promenait sous son bras. Et toujours avec le cœur qui battait la chamade lorsqu’il s’agissait de s’enquérir des résultats de Serie A, de Serie B, de l’Inter de Milan. «Son père avait le sang noir et bleu», se souvient Daniel Nellen, cousin de Gianni, faisant référence aux couleurs de son équipe adorée.

Aujourd’hui coiffeur à Brigue, Dani – qui lui roule pour la Juventus – se souvient de l’enfance heureuse partagée avec son presque frère. «Mes parents étaient séparés, alors je passais tout mon temps chez mon oncle et ma tante.» Le mercredi après-midi, les week-ends. C’est l’époque des petites frappes «ridzottes». Ils sont une quinzaine de jeunes, nés de parents italiens, à faire les 400 coups dans la ville haut-valaisanne. «On ne faisait rien de mal, mais on était comme tous les jeunes quoi», se rappelle Dani. Ils sont Italiens et s’ils n’ont pas le souvenir d’avoir été montrés du doigt, ils reconnaissent qu’ils étaient malgré tout un peu mis de côté. Ils créent alors le club des Folgore (les foudres en français). La gloire n’est pas franchement au rendez-vous et malgré leur nom tous ne font pas des étincelles sur le gazon, Gianni en premier lieu. Ses amis d’enfance en ricanent encore: Gianni s’était déchiré les ligaments en courant tout seul vers le but et sans même avoir un adversaire en face. Mais l’homme est déjà un leader. C’est lui qui entreprend les premières tentatives d’approche avec le FC Brigue pour intégrer le club. Ce sera chose faite. Brigue III naît un peu, beaucoup, grâce à lui.

Gianni Infantino joue comme un pied sur le terrain mais a une tête bien remplie. Son collège terminé à Brigue, il s’en va faire son droit à Fribourg avec quatre autres Haut-Valaisans. «Nous avions deux appartements dans le même immeuble dans le quartier de Sainte-Thérèse. Nous faisions tout ensemble», explique Adrian Arnold, un des joyeux lurons de l’époque. Une bande qui se vante encore d’avoir tenu le bar de carnaval le plus rentable de Brigue une certaine année. «Ce qui était impressionnant, c’est qu’il réussissait tout sans trop travailler. Et je peux vous dire qu’on faisait pas mal la fête à côté des examens et de l’équipe universitaire de foot à laquelle on appartenait», continue son ami.

Durant ces années estudiantines, le destin a failli donner un autre tour au parcours de Gianni Infantino. Lui et ses amis sont proches du joueur valaisan Raphaël Wicky, dont la carrière était en train de s’envoler. «Lorsqu’on a vu l’ébauche de son contrat pour la Bundesliga, on se disait, comme étudiants juristes qu’on pourrait tout à fait le faire», raconte Adrian. Les compères sont à deux doigts de tout lâcher pour monter un cabinet d’agents sportifs. Ils ne se rappellent plus très bien pourquoi, mais finissent par renoncer. Tous terminent leurs études et repartent poursuivre leur bonhomme de chemin, soit en Valais soit ailleurs en Suisse ou à l’étranger.

Un savoir-être et un savoir-faire

Gianni Infantino part pour Neuchâtel et devient collaborateur au Centre international d’études du sport. C’est qu’il a toujours su ce qu’il voulait faire de sa vie. Dans les grandes lignes en tout cas. A l’école primaire déjà, Gianni écrivait dans la rédaction rendue à l’instituteur Lochematter qu’il serait soit footballeur, soit avocat. Et peut-être même avocat de joueur. «Je me souviens aussi qu’une voisine nous donnait toujours des petits animaux en plastique style Kinder Surprise. Il les disposait sur un pseudo-terrain de foot et le lion était un attaquant, l’éléphant un gardien, etc.», se remémore Daniela.

Si ses copains parlent d’un piètre footballeur mais d’un élève doué, certains de ses professeurs se souviennent eux d’un juriste dans la moyenne «car il devait travailler à côté de ses études». Un homme de droit toutefois doté d’un savoir-être et d’un savoir-faire qui dépassaient tous les par cœur ou la maîtrise des virgules dans les textes. Un de ses anciens profs aime dire de lui qu’il est au fond «très calabrais. Vous savez, c’est un de ces Italiens du sud mesuré et posé et pas explosif comme les Napolitains.» Un trait de personnalité confirmé par sa famille. «Il n’a jamais été une grande gueule ou un donneur d’ordre. Il est plutôt un organisateur efficace», dit Dani. «Tout ce qu’il sait, et il en sait beaucoup, il dit toujours que c’est parce qu’il l’a lu» donne comme exemple Daniela pour illustrer l’humilité de son frère.

Un quotidien mondialisé

Gianni Infantino est en train de parcourir la planète mais il est là au bout du fil ou d’un clavier. Pour les amis, pour la famille. Brigue, ce n’est pas seulement sa ville natale, c’est son port d’attache. Il y vient au minimum une fois par mois pour y voir les siens: Maria, la mamma, Daniela, Mirella, leurs enfants. «Maman lui demande toujours à l’avance s’il veut qu’elle lui prépare des lasagnes ou des pâtes aux brocolis», ses deux plats préférés, confient ses sœurs. Les filles Infantino l’assurent, en ce moment leur Gianni – «notre «piccolino» parce qu’il a huit ans de moins que moi et onze de moins que ma sœur» – est un vrai éclair. Il a traversé 61 aéroports en 45 jours et ce, sans compter ceux de Genève et de Zurich d’où il décolle. «A Noël lorsque je suis allée le chercher à la gare, je lui ai demandé d’où il venait. Il m’a répondu Tokyo. Quand j’ai voulu savoir quelle heure il était là-bas, il m’a dit épuisé, je ne sais plus, parlons d’autre chose.» Gianni Infantino qui fait les gros titres tous les jours est resté le petit gars de Brigue. «Vous savez même chez lui près de Nyon, sa maison ce n’est pas un château m’as-tu vu. Il vit normalement», explique son cousin Dani. Marié à une Libanaise, père de quatre filles entre treize et cinq ans, dont des jumelles, Gianni a le quotidien d’un citoyen du monde, en mode multilingue. Avec ses sœurs et sa mère, c’est l’Italien. Avec le cousin et les amis, dialecte haut-valaisan. Avec son épouse et ses filles un peu de tout, car l’homme maîtrise parfaitement l’italien, l’allemand, le français, l’anglais, l’espagnol – qu’il a appris en travaillant à Madrid pour la Fédération espagnole après son expérience neuchâteloise. Il pratique également l’arabe, la langue de son épouse. «C’est de plus en plus fou, lorsque j’y repense aujourd’hui, dit Dani. Cette «Gazetta», cette passion. Dès qu’il est entré à l’UEFA, je me suis dit qu’il serait un jour président de la FIFA.»

Des VIP d’un jour

Les copains sont là ces jours-ci à compter les points pour leur Gianni et son concurrent le cheik Ali Salman du Bahreïn. Certains y croient. D’autres espèrent. Ce qui est certain, c’est que Dani et toute la famille de Gianni ont réservé leur vendredi 26 février, jour de l’élection. Ils seront à Zurich dans un lounge pour le soutenir. Pas besoin de fermer le salon de coiffure ce jour-là, Dani, qui partage le même crâne brillant que son cousin, a des employés sur qui compter. «On sera des VIP d’un jour, parce que vraiment on se sent bien éloignés de ce monde-là», rigole Daniela qui sera du voyage.

Le clan briguois d’Infantino a des étoiles dans les yeux. Beaucoup d’espoir. Enormément de fierté. «Le seul regret, je pense, c’est que son père, qui aimait tant le foot, ne puisse pas voir cela car il est décédé il y a treize ans», déplore Dani. Elu? Pas élu? Quoi qu’il en soit, Gianni Infantino et la «Gazetta dello Sport» resteront liés. Son nom en grosses lettres sur la une du journal.

stéphanie germanier