Une ode touchante à la vieillesse au TLH-Sierre

Dans «Pourquoi ne sais-tu pas marcher dans la neige?», le danseur et chorégraphe bagnard Nicolas Turicchia part sur les traces de son père né au Maroc. Un face-à-face poignant sur la filiation et la transmission à découvrir au TLH-Sierre.

09 oct. 2018, 14:00
Nicolas et Jean-Paul Turicchia, une émouvante rencontre entre un fils et son père.

Il est né 7, rue de Lucerne à … Casablanca. De sa fenêtre, il avait vue sur le café Marcel Cerdan tenu par la mère du célèbre boxeur. Crochet du droit, crochet du gauche et uppercut ravageur. A 82 ans, Jean-Paul Turicchia imite toujours à la perfection l’idole de sa jeunesse.

Sans jamais avoir brûlé les planches avant, sur scène, il est manifestement dans son élément donnant la réplique à son fils. Donner la réplique n’est pas tout à fait juste. Le Bagnard se raconte plutôt dans «Pourquoi ne sais-tu pas marcher dans la neige?», la deuxième création de Nicolas et de sa compagnie éponyme à voir jusqu’à samedi au TLH-Sierre

Tout est parti d’une balade en famille lors d’un hiver 2015 qui joue les prolongations sur les hauts de Bruson. Sous ses yeux, Nicolas, danseur et chorégraphe, voit son père glisser sur le blanc manteau. «Ça m’a fait tilt. Je me suis dit que je ne connaissais pas grand-chose de son passé au Maroc.» D’où l’idée de monter un projet avec son géniteur avant qu’il ne «glisse» définitivement de l’autre côté. 

 

©Charle-Albert Lathion

 

Un voyage en forme de pèlerinage

«Il ne m’a pas demandé pourquoi mais comment j’allais le mettre en scène. J’ai trouvé ça gonflé», se souvient, dans un sourire, Nicolas. S’ensuivent des mois de répétitions, un long travail sur le lâcher-prise et beaucoup d’improvisations sur la base des réminiscences de Jean-Paul dont la mémoire se ravive au contact de la terre qui l’a vu naître.

Fin juillet 2017, père et fils entreprennent un voyage de deux semaines au Maroc. Un pèlerinage qui a «ouvert les vannes du souvenir». Des moments joyeux comme les années au Technicum où défilent des enseignants hauts en couleur à l’instar de Bozon, alias le «mouchodrome», dont le crâne dégarni fait office de piste d’atterrissage à l’envahissant diptère. D’autres plus douloureux comme le tristement fameux tremblement de terre d’Agadir et ses 15 000 morts.

«C’était le 29 février 1960 à 23 h 40.» La précision tombe, presque sentencieuse. «Les chiffres, Jean-Paul les affectionne jusqu’à l’obsession. Un «travers» dont s’est servi Nicolas pour faciliter les premiers pas de son papa sur scène. «C’est lui qui donne le rythme à la création par toutes sortes de décomptes.»

 

©Charle-Albert Lathion

 

Un acteur en puissance

En voyant l’installateur électricien de formation chanter à tue-tête durant le spectacle la «Tantina de Burgos», ballade comique d’Henri Genès, on se dit que cet homme-là est un acteur né. «J’ai moi-même été bluffé», raconte Nicolas au lendemain d’une première réussie. «Je sais de qui je viens», lâche-t-il dans un clin d’œil.

En patriarche imperturbable, Jean-Paul vit plutôt bien cette première mise à nu scénique. Pas trace de stress ou d’appréhension chez lui. «C’est pas comme si j’étais Johnny!», confie-t-il pince-sans-rire. «Et puis c’est plus dur de faire du vélo», lâche sans ciller ce féru de la petite reine auquel un journaliste local prédisait une brillante carrière en Afrique du Nord. Avant son départ pour Genève à l’âge de 26 ans «pour trouver du travail». 

 

 

Haro sur le jeunisme

Mais la performance a déjà suscité passablement de réactions d’un public visiblement conquis. «Ton papa, il t’a complètement effacé», s’est vu dire Nicolas à l’issue de la représentation. Un commentaire qui, loin de le froisser, l’a au contraire galvanisé. «Ma pièce, c’est aussi et surtout une ode à la personne âgée qu’on tend aujourd’hui à ostraciser», milite le chorégraphe qui vit entre Paris «pour l’inspiration» et le Valais «pour la création».

 

Je veux montrer que c’est beau d’être vieux.
Nicolas Turicchia, danseur et chorégraphe

 

Un éloge de la vieillesse à l’heure du jeunisme à tout crin qui incite à valoriser l’expérience de nos aînés, «des puits de richesse». «Aujourd’hui, il y a un vrai racisme de l’âge», s’agace le danseur et chorégraphe qui a découvert son père sous un nouveau jour. «On n’a jamais partagé autant en quarante-huit ans d’existence que dans ce projet!»

©Charles-Albert Lathion

 

Plus qu’un projet, une rencontre

Au-delà de la découverte mutuelle, les Turicchia se sont véritablement rencontrés. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps? Une question de maturité selon Nicolas. «Je n’aurais pas pu le faire avant. C’est une grande charge émotionnelle de diriger son père comme professionnel. C’était le bon moment.»
Un peu comme son paternel à la scène, Nicolas est venu sur le tard à la danse, à 21 ans. Le déclic pour celui qui gardait jusque-là la cage des juniors du FC Bagnes? Le Béjart Ballet à Beaulieu avec Jorge Donn dansant le Boléro. «Ca été mon grand coup de foudre!»

 

 

S’ensuit une formation au Conservatoire cantonal dans la classe de Dorothée Franc puis à la Codarts de Rotterdam et à l’école P.A.R.T.S. à Bruxelles chez Anne Theresa de Keersmaker. Et des engagements dans toute l’Europe.

En 2013, il décroche une résidence d’artiste de six mois à la fondation Suisse à Paris, et se lance dans la chorégraphie. Deux ans plus tard, il crée sa propre compagnie en coproduction avec le TLH-Sierre. «Je suis chanceux, j’ai toujours pu vivre de ma passion», explique reconnaissant le natif de Villette. La passion des gens en particulier et un intérêt marqué pour la personne en général qui tramaient déjà son premier projet «Pourquoi ne sais-tu pas qui je suis?» en 2016. 

 

 

Le regard et le geste

Dans «Pourquoi ne sais-tu pas marcher dans la neige?», Nicolas Turicchia explore la relation père-fils qui s’apprivoise d’abord par le regard puis par le toucher dans un émouvant jeu d’empreintes. Une physicalité qu’il voulait exhausser, comme en hommage au pays d’origine de son père. Qu’il a vu transfiguré dans les venelles de Casablanca ou les mines de phosphate de Youssoufia où il avait opéré, laissant tomber le masque de froideur dont se pare l’Occidental. «J’ai découvert une autre personne, plus tactile.»

La découverte d’un père, d’ancêtres, de racines comme une redécouverte de soi… La création de la compagnie Nicolas Turicchia est un miroir où chacun pourra relire son histoire. Et celle d’une humanité qui ne marche pas toujours droit et dérape parfois.

Intime et universel. Tendre et interpellant. On n’a qu’une envie: aller serrer fort ses parents dans ses bras. Et embrasser un héritage irréfragable.