Coronavirus: "Tous vulnérables"

Une douzaine de personnalités issues de générations, de milieux socio-professionnels différents livrent pour "Le Nouvelliste" leurs pensées sur l’impact social de l’expérience collective que nous vivons tous, et sur le temps d’après, quand la vie reprendra, sans doute différemment d’avant.

02 mai 2020, 10:00
Stève Bobillier, éthicien, Orsières.

Avec ce virus, beaucoup parlent, à raison, des personnes vulnérables. Mais il ne faut pas oublier que la vulnérabilité nous est commune à tous et peut-être pour le meilleur, pour peu qu’on comprenne bien cette notion.

Nous sommes tous vulnérables. L’enfant naît vulnérable et requiert l’amour de ses parents. L’adolescent l’est aussi dans cet âge de bouleversements. Françoise Dolto utilise pour décrire cette période, l’image du homard qui, pour grandir, doit abandonner son ancienne carapace, devenue trop étroite. Il se retrouve alors la chair à vif, à fleur de peau.

Mais cette vulnérabilité acceptée lui permet de se développer. Cette image vaut ainsi pour tous les changements de la vie. Les adultes sont également vulnérables. En économie, ce terme désigne la précarité. Que dire de l’amoureux qui confie son cœur à son aimée? Evidemment, la maladie ou la vieillesse nous rappelle à cette vulnérabilité inhérente à notre finitude. La vulnérabilité fait partie de notre essence.

 

La vulnérabilité désigne la capacité à être blessé, et par conséquent, à se relever, à se remettre de ses blessures.
Stève Bobillier, éthicien, orsières

 

Ainsi, la vulnérabilité n’est ni bonne ni mauvaise. Ce qui peut être néfaste, c’est de la considérer comme une preuve de faiblesse. La vulnérabilité n’est pas la fragilité, qui désigne une pathologie invalidante. Celle-ci renvoie à l’image du verre qui se brise et ne peut être réparé. Au contraire, la vulnérabilité désigne la capacité à être blessé, et par conséquent, à se relever, à se remettre de ses blessures. Elle est ainsi liée à la résilience, à la capacité de rebondir et de voir dans ses cicatrices la preuve que nous sommes capables d’aller mieux.

Paul Ricœur, pour définir l’être humain, parle d’«un être capable». Il faut comprendre cette capacité au sens large, comme celle d’entreprendre, mais aussi de raconter, de penser, etc. Ainsi, peu importe son état, l’être humain est toujours capable. Ainsi le prouve Jean-Dominique Bobby, incapable de bouger son corps après un accident. En clignant de l’œil, il écrit «Le scaphandre et le papillon», laissant sa pensée s’envoler, malgré un corps devenu trop pesant.

Capacité et vulnérabilité sont liées. Si nous sommes capables, nous sommes aussi capables d’échouer. Ce sont nos limites et nos faiblesses qui nous rendent humains. Notre société considère le dépassement de soi en termes de performance. C’est oublier toute la tradition humaniste où le dépassement de soi consiste en une amélioration intérieure, qui passe par l’acceptation de sa finitude et de ses faiblesses. La philosophie, comme la religion, a toujours pensé cette acceptation comme le premier pas vers le bonheur.

Dans la situation actuelle, il s’agit d’être pondéré par rapport à la vulnérabilité. Ne pas se terrer dans la crainte et ne voir en l’autre qu’une menace infectieuse, mais respecter les normes sanitaires et aider ceux qui en ont besoin. Il s’agit de ne pas déconsidérer ou laisser de côté les plus vulnérables (du fait de leur âge, de leur situation financière, de leur besoin de social), car si nous sommes tous vulnérables, un jour nous serons parmi les plus vulnérables.

 

Stève Bobillier, éthicien, orsières