Patrimoine: exemplaire, un village fribourgeois a reconverti quatre ruraux en une fois

Le village de Cressier (FR) est un exemple. Il a relevé le défi de rénover son centre historique tout en gardant son identité. Quatre ruraux ont été reconvertis d’un coup en 2015.

28 avr. 2022, 08:00
La place du village repavée pour l’occasion sert de trait d’union entre les différents bâtiments rénovés ou nouvellement construits.

C’est le destin vécu par de nombreux villages à travers le pays. Dépossédés de leur fonction, d’anciens bâtiments ruraux sont alors laissés à l’abandon et tombent inévitablement en ruines. Face à l’inéluctable, la solution consiste bien souvent à raser ce patrimoine bâti pour construire des édifices modernes répondant mieux aux besoins de la population, et tout particulièrement en termes de logement. Mais un village d’irréductibles en a décidé autrement.

Peu de localités osent se lancer dans un projet de cette envergure au vu du coût non négligeable.
Laurent Vuilleumier, codirecteur du bureau valdo-fribourgeois LVPH architectes

A Cressier (FR), non loin de Morat, ce n’est pas un rural, mais un îlot de quatre anciens ruraux composant le cœur de la localité qui a été sauvé. Pourtant, l’opération fut loin d’être aisée. N’étant pas détentrice de ce patrimoine, la commune a d’abord dû acheter le terrain et les bâtiments à des propriétaires privés, avant de lancer un concours d’architecture. «C’est très rare!», souligne Laurent Vuilleumier, codirecteur du bureau valdo-fribourgeois LVPH architectes qui a réalisé la rénovation de cet ensemble. «Peu de localités osent se lancer dans un projet de cette envergure au vu du coût non négligeable.»

Défi de taille

Force est de constater que le défi était de taille avec quatre bâtiments – deux fermes, une ancienne école avec hangar, qui fut une laiterie à l’origine, et une porcherie – à rénover et à reconvertir principalement en appartements, dont certains protégés. Il a donc fallu respecter le caractère typologique de chaque bâtiment «sans tomber dans l’idolâtrie», relève-t-il.

Il s’agissait de tirer le meilleur parti de ces grands volumes.
Laurent Vuilleumier, codirecteur du bureau valdo-fribourgeois LVPH architectes

Si les habitations de deux fermes n’ont requis que de petits travaux d’isolation, de peinture et de modernisation de certains équipements, les autres parties de ces édifices ont nécessité un chantier plus important, afin de créer des logements individuels. «Il s’agissait de tirer le meilleur parti de ces grands volumes», raconte l’architecte. Ainsi, au rez-de-chaussée des anciennes écuries et de la grange fourragère ont été construits des appartements de petite taille (2,5 à 3,5 pièces) s’organisant autour d’une loggia pour marquer la distinction entre espaces privés et publics.

La grange haute accueille un duplex, mais pas sur l’entier de la surface, de quoi pouvoir admirer la charpente d’origine. Dans l’école, un appartement a été aménagé sur chacun des deux niveaux tout en conservant le volume des anciennes salles de classe. En définitive, on compte seulement la suppression de quelques appentis et ponts de grange, ainsi que la création d’une grande ouverture à la place de la porte qui servait jadis d’accès au bétail et au tracteur. En agissant de cette manière, les façades ont pu être préservées pour laisser à cette partie du village son identité d’origine.

Expérience de longue date

Mis à part l’absence d’ascenseur – les appartements protégés ont ainsi été logiquement placés de plain-pied – afin de garder l’aspect rural du site, l’ensemble des 19 logements bénéficient de tout le confort moderne. Une centrale de chauffe aux plaquettes de bois issu des forêts alentour a été installée dans l’un des trois nouveaux édifices construits à côté des bâtiments historiques. Ces constructions, dont les façades ont été vieillies à l’aide de béton sablé pour s’intégrer au site, comprennent des logements, une chambre funéraire et des lieux communautaires. Enfin, la réfection d’une grande place pavée sert de trait d’union entre les différents bâtiments. «Il fallait trouver de l’unité dans la diversité», raconte Laurent Vuilleumier.

Les rénovations de ruraux demandent un investissement important et deviennent donc des objets de luxe.
Laurent Vuilleumier, codirecteur du bureau valdo-fribourgeois LVPH architectes

L’architecte et son équipe n’étaient pas tout à fait à leur coup d’essai, ayant déjà réalisé plusieurs rénovations d’anciens ruraux dans les cantons de Vaud et Fribourg essentiellement. «Mais il s’agissait plutôt de fermes isolées», précise-t-il. Un de leur prochain projet consistera à créer pas moins de 21 appartements dans une ancienne ferme pour le compte d’une coopérative, de quoi réjouir l’architecte.

En effet, «les rénovations de ruraux demandent un investissement important et deviennent donc des objets de luxe», regrette-t-il. Mais ce type de projet est-il alors réellement rentable? «Il faut du courage pour tenter quelque chose de différent, mais cela ne coûte pas plus cher que de construire à neuf si l’on fait attention.» Au-delà de l’aspect financier, l’architecte voit surtout dans la rénovation et la reconversion du bâti existant une réponse à la question écologique.


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En chiffres

ans ont été nécessaires pour ce projet, dont 18 moispour sa construction.
10 millions de francs, c’est le coût total du projet.
19 appartements, de 2 à 6,5 pièces se répartissent sur le site.
2991 m2 c’est la surface deplancher de tous lesédifices additionnés.

Une réalisation exemplaire

Le Service des biens culturels du canton de Fribourg a d’emblée reconnu la qualité exemplaire de ce projet; lequel est d’ailleurs souvent cité en exemple en termes de préservation du patrimoine bâti en zone rurale. Il a notamment fait partie des projets primés dans le cadre de la 4eédition de la Distinction romande d’architecture (DRA) en 2018. «L’opération est remarquablement réussie», estimait Francesco Della Casa dans «Le Courrier» à l’époque de la présentation des lauréats. Et l’architecte cantonal genevois, ainsi que secrétaire du comité de la DRAIIII, de souligner la difficulté de ce type d’interventions, alors que la recomposition de villages est capitale en Suisse, sans être toujours réussie. Cinq ans après la fin du chantier, Cressier reste un exemple en la matière. Au moment d’écrire cet article, les maquettes du projet venaient d’ailleurs tout juste de partir pour le musée allemand d’architecture.

par Daniel Gonzalez