Le 12 décembre, il y a 25 ans, Elisabeth Kopp démissionnait

Sous la pression des médias et des partis politiques, Elisabeth Kopp, première femme élue au Conseil fédéral en 1984, annonçait sa démission le 12 décembre 1988. Retour sur ce qui fut l'un des plus gros scandales politiques de l'histoire suisse.
12 déc. 2013, 07:00
ZUM 25. JAHRESTAG DES R?CKTRITTS VON BUNDESR?TIN ELISABETH KOPP AM 12. DEZEMBER 2013, STELLEN WIR IHNEN FOLGENDES BILDMATERIAL ZUR VERFUEGUNG - Ruecktritt von Bundesraetin Elisabeth Kopp am 12. Dezember 1988.   Die FDP-Politikerin wurde als erste Frau in den Bundesrat gewaehlt, wird jedoch am 12. Januar 1989 ihr Amt abgeben muessen, nachdem bekannt geworden war, dass sie ihren Mann in einem Telefongespraech ueber den Geldwaesche-Verdacht gegen die Firma Shakarchi informiert hatte. (KEYSTONE/Str)

C'est au départ un simple coup de téléphone, donné il y a 25 ans. Mais l'affaire Elisabeth Kopp s'amplifie rapidement. Elle débouche sur un des plus gros scandales politiques de l'histoire suisse, qui conduit à la démission de la conseillère fédérale.

La chute de la radicale zurichoise, première femme élue au gouvernement en 1984, s'amorce en automne 1987. Des investigations sont ouvertes au Tessin contre Jean et Barkev Magharian en raison de soupçons de blanchiment d'argent de la drogue.

Outre les deux frères libanais, la justice prend en ligne de mire la société zurichoise Shakarchi Trading AG. Active dans le commerce des devises et de l'or, l'entreprise de Mohamed Shakarchi compte un vice-président de renom dans son conseil d'administration: l'avocat et époux de la conseillère fédérale Hans W. Kopp.

Elle prévient son mari

En juillet 1988, le duo libanais est arrêté à Zurich. Le 27 octobre, la ministre de la justice Elisabeth Kopp, alors âgée de 51 ans, téléphone à son mari pour l'informer que la Shakarchi Trading est également soupçonnée de blanchir des fonds de la drogue. Hans W. Kopp se retire du conseil d'administration le jour même.

Début novembre, le quotidien alémanique "Tages-Anzeiger" traite pour la première fois de la "Lebanon-Connection". La presse dévoile ensuite des détails au coup par coup. Ce qui place les grandes banques, les autorités zurichoises, le Ministère public de la Confédération et Elisabeth Kopp sous le feu des projecteurs.

Elle avoue

En raison de son incapacité à reconnaître ses erreurs, le retrait de la conseillère fédérale devient de plus en plus inéluctable. Deux jours après son élection à la vice-présidence de la Confédération, "Le Matin" affirme que Hans W. Kopp a reçu un "tuyau" du département dirigé par son épouse. Celle-ci avoue enfin le 9 décembre au Conseil fédéral avoir averti son mari.

Le 12 décembre, elle annonce, sous la pression des médias et des partis politiques, son retrait du gouvernement pour la fin février 1989. Elle se montre imperturbable devant les journalistes: "Je n'ai commis aucune faute, que ce soit légalement ou moralement." Une "brève conversation téléphonique" a acquis "une signification surdimensionnée", poursuit-elle.

Immunité levée

Le Conseil fédéral confie à Hans Hungerbühler le mandat d'enquêter au sein du DFJP. Le procureur extraordinaire de la Confédération conclut le 11 janvier 1989 à de forts soupçons de violation du secret de fonction concernant la conseillère fédérale et deux de ses collaboratrices. Il réclame la levée de l'immunité d'Elisabeth Kopp.

La Zurichoise démissionne avec effet immédiat le lendemain. On se souvient de l'image de l'autre radical du gouvernement, le Vaudois Jean-Pascal Delamuraz, la raccompagnant à son véhicule devant le Palais fédéral.

Le 31 janvier, le Conseil national et le Conseil des Etats mettent sur pied la Commission d'enquête parlementaire (CEP), qui dévoilera plus tard sous la conduite du conseiller national et pas encore conseiller fédéral Moritz Leuenberger (PS/ZH) le scandale des fiches. Elle certifie que Mme Kopp a dirigé son département avec "compétence, prudence et engagement".

Une plainte est néanmoins déposée en automne 1989 pour violation du secret de fonction contre la radicale zurichoise. Le Tribunal pénal fédéral l'acquitte de cette accusation le 23 février 1990. La justice zurichoise abandonne également ses investigations contre Shakarchi pour soupçon de blanchiment d'argent.

Déconfiture du couple

Malgré cela, le couple Kopp, qui faisait partie de l'élite radicale zurichoise, demeure persona non grata. Hans W. Kopp se voit condamné en 1991 à un an de prison avec sursis et perd sa patente d'avocat. La justice reproche à l'ancien "pape des médias" et présentateur de télévision de s'être fait l'auteur d'escroquerie et de faux dans les titres lors de la faillite de sa société financière Trans-KB.

La déconfiture financière frappe les époux Kopp, qui sont mis aux poursuites pour plusieurs millions. De justesse, ils évitent à plusieurs reprises la vente aux enchères de leur villa sur la côte d'or zurichoise, d'une valeur de 11 millions. M. Kopp meurt le 28 janvier 2009 à l'âge de 77 ans, sans être revenu dans la vie publique.

Elisabeth Kopp évite pendant longtemps les apparitions après sa démission. Elle travaille tout d'abord comme spécialiste de l'Europe dans l'étude d'avocat de son mari. Ces dernières années, le public a pu la lire ou l'entendre comme experte sur certains thèmes politiques. Elle fêtera ses 77 ans le 16 décembre.

Films et livres

L'affaire Kopp a inspiré plusieurs livres et films. Mark M. Rissi a ainsi réalisé en 1990 le thriller "Der Gatte" (Le mari). La même année paraît l'ouvrage "Kopp & Kopp" de Catherine Duttweiler. Un an plus tard, Elisabeth Kopp explique dans "Lettres" comment elle a vécu "l'enfer". En 2004, au tour de "Abgewählt - Frauen an der Macht leben gefährlich" d'Esther Girsberger.

Le documentaire d'Andreas Brütsch "Elisabeth Kopp - voyage en hiver" est projeté en 2006 dans les salles. Le 12 décembre prochain, 25 ans après l'annonce de la démission, paraîtra la biographie "Elisabeth Kopp" du futur rédacteur en chef du "Blick" René Lüchinger.

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De l'affaire Kopp au scandale des fiches

Après la démission de la conseillère fédérale Elisabeth Kopp, les contrôles parlementaires ont également mis en lumière le scandale des fiches. La surveillance de centaines de milliers de citoyens avait alors ébranlé la confiance dans les institutions.

Selon le rapport de la commission d'enquête parlementaire (CEP) publié en novembre 1989, les autorités fédérales et les polices cantonales avaient rassemblé des données sur plus de 700'000 personnes, le plus souvent issues de la gauche.

Plus d'un dixième de la population suisse a ainsi été fichée. Le but avoué de ce fichage général était de protéger la Suisse contre le communisme, climat de guerre froide oblige.

Ce scandale avait fortement ébranlé l'opinion publique au moment de la chute du mur de Berlin. Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre l'"État fouineur" tandis que les milieux artistiques ont boycotté le 700e anniversaire de la Confédération en 1991. Près de 300'000 personnes ont demandé à voir leurs fiches.

Une initiative populaire intitulée "SOS - pour une Suisse sans police fouineuse" a d'ailleurs été déposée en 1991. Le peuple l'a refusée en 1998 par près de 75% des voix.

Dans le sillage de cette affaire, deux autres commissions d'enquête parlementaire ont été ouvertes, l'une concernait l'armée secrète P26 et la deuxième le service secret de renseignements P27. Durant les années 1990, l'affaire des fiches a mené à une séparation de la justice et de la police fédérale.

Les fiches ont été abandonnées en 1994 au profit du système informatique ISIS. Cette collecte de données est soumise à des règles strictes. Mais un contrôle parlementaire mené en 2010 a révélé que le service de renseignements a continué de surveiller des dizaines de milliers de personnes qui n'auraient pas dû figurer dans la base de données d'ISIS.