D’amour, d’art et d’eau fraiche 2/5: Fred Mudry et Pauline Epiney, les complémentaires

Lorsqu’on est artiste et en couple, comment gère-t-on la relation? Nous avons posé la question à Fred Mudry et Pauline Epiney à la tête de leur propre compagnie, Gaspard pour lui et Push-Up pour elle. Se soutenir oui, se confondre non.
22 mai 2022, 08:00
elle pas princesse, lui pas héros ou iris et moi.

Parce que leurs compagnies existaient déjà avant leur rencontre et qu’ils préfèrent monter chacun leurs projets respectifs et s’engager mutuellement, au besoin, sur des actions spécifiques, Fred Mudry et Pauline Epiney ne souhaitent pas créer de compagnie spécifique à leur histoire. Une collaboration pour la paix des ménages? Non, plutôt parce que chacun peut apporter à l’autre ses compétences tout en lui laissant le lead sur sa création. Ils l’expliquent. 

D’amour, d’art et d’eau fraiche 2/5:
Longtemps l’artiste a été présenté comme solitaire. En réflexion sur son art, celui-ci étant prioritaire, le peintre ou la peintre, l’écrivain et l’écrivaine pouvait difficilement s’épanouir dans une vie de couple sans oublier l’urgence de son art.

Pourtant, la vie intime est souvent au cœur de toute création. Comment la vie de couple inspire la création, quels sont les enjeux lors de la création? Y a-t-il compétition ou émulation? Jalousie ou agacement? Confrontations ou concessions? Comment se partage-t-on les rôles s’il s’agit de les partager? Autant de questions que nous avons posées à des couples d’artistes travaillant en Valais. Ils nous parlent de la position du couple dans leur pratique artistique. Une manière aussi d’entrer dans leur principe créatif. Car en résumé, chez eux tous, art et couple sont intimement liés.

Pourquoi ne pas avoir formé «votre compagnie»? 

Fred  Mudry: Quand on sort d’une école et que nous avons des choses à dire ou l’envie de développer des projets, nous formons une compagnie. Quand nous nous sommes rencontrés, j’avais la mienne avec déjà un certain nombre de spectacles à mon actif et Pauline la sienne. Nous étions déjà impliqués dans nos compagnies respectives. Pauline s’oriente vers des thématiques, des sujets qui lui tiennent vraiment à cœur. Et moi, j’ai peut-être quelque chose de plus polymorphe. Je fonctionne au projet. Nous n’avons donc pas abandonné nos compagnies. Mais nous collaborons régulièrement.  

Pauline Epiney : Nous aimons travailler ensemble et selon les projets, l’autre peut apporter ses compétences ou peut correspondre à un rôle. 

Comment fonctionnez-vous? 

Pauline Epiney  : Quand on mène un projet, on a une vision globale de ce qu’on veut faire. Il faut travailler en amont, faire des choix dans la forme et dans le fond, choisir les personnes de l’équipe, la costumière, la scénographe, l’éclairagiste… Parfois, j’ai demandé à Fred de jouer dans mes créations, parce que c’était tellement évident pour moi que ce soit lui. 

Fred Mudry: … et forcément quand je rentre dans un projet je m’empare de ma partie, celle du comédien, celle de l’interprétation, je fais des propositions en jeu. 

Pauline Epiney : On fonctionne bien ensemble car on est à l’écoute l’un de l’autre, on se respecte et on peut échanger. 

Fred Mudry : Quand il n’y a pas de chef.fe ça ne peut pas marcher. Quelqu’un doit trancher et prendre le lead, quand c’est le projet de Pauline, c’est elle qui le fait. Et quand je mène mon projet c’est moi qui ai le final cut. 


Le fait d’être en couple amène quelque chose de différent dans la manière de travailler ? 

Pauline Epiney: On ose se dire les choses, c’est hyper important, ce que j’aime bien, c’est que je me sens en confiance avec lui. Je ne me sens pas dans une zone de confort, parce que j’ai toujours des doutes, des peurs…mais je sens qu’il me soutient et m’encourage, tout en me disant toujours les choses sincèrement. 

Fred Mudry: Avec Pauline, j'ai la sensation que notre relation, amoureuse et professionnelle, est vraiment saine. Dans le travail, on s’adresse aux collaborateur.trice.s de la même manière qu’entre nous. On est respectueux et à l’écoute. On n’est vraiment pas un couple qui s’engueule, on a dû le faire deux fois en 8 ans, ça rend donc le travail agréable.   

Gaspard et Push up fonctionnent très bien, mais vous n’avez jamais voulu fonder une compagnie en commun? Gaspard up? 

Pauline Epiney: Pour moi c’est important de garder mon identité, mon indépendance, dans le travail aussi et de proposer des projets qui me tiennent à cœur et avoir ma propre compagnie me permet de le faire.  

Vous vous définissez comme des fusionnels indépendants? 

Pauline Epiney : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec le terme “fusionnels”, je ne me ressens pas ainsi, mais je me sens bien avec Fred et dans le travail aussi. Comme le travail de création d’un spectacle est éprouvant, c’est vraiment agréable d’avoir une personne de confiance et compétente à ses côtés. J’ai toutefois créé des projets sans lui et d’autres à venir se feront sans sa participation. 

Fred Mudry: Pauline sera engagée pour la deuxième fois dans un projet de la compagnie Gaspard,  «7 rêves», avec Paola Pagani et Pierre Misfud, la saison prochaine. Il s'agit d’ une écriture de plateau, donc pleins d’idées qui vont se mettre en place durant les répétitions. Elle occupera un poste important, celui de dramaturge qui consiste à ordonner tout cela pour créer du sens et de la cohérence. 

Et chacun donc accepte les propositions de l’autre… 

Fred Mudry: Chacun les entend! Et c’est déjà beaucoup. Après, celui ou celle qui mène le projet choisit ce qui l’intéresse ou non dans ce que l’autre peut apporter au projet.  En ce qui concerne la dramaturgie, c’est un peu faire du mal, c’est forcément poser des questions qui remettent en question ton travail. C’est forcément dur. Si on ne passe par là on ne découvre rien. 

Pas d’ego mal placé dans votre histoire? 

Pauline Epiney: Quand tu travailles pour l’autre, tu es au service de son projet. L’autre prend ce qu’il veut, ce qu’il trouve nécessaire et qui correspond à ses envies.  

Allez! Dites-moi, il y a eu un endroit où il y a eu un conflit? 

Fred Mudry: Pauline est hyper bosseuse, ses projets sont hyper bien préparés. Cela  évite les conflits. Le paradoxe c’est que tout marche mais elle doute quand même! Moi je me pose moins de questions, je fonce! Je suis plus instinctif. On se complète bien. 

Pauline Epiney: Parfois, on n’est pas d’accord, mais ce n’est pas grave. Ca pousse à affirmer les choix, à les questionner aussi, ça fait avancer les choses. 

Vous vous dites donc complémentaires?  

Pauline Epiney: Oui, on a des qualités complémentaires et on fonctionne bien ensemble. En plus, Fred m’écoute et me soutient. On peut aussi parler «à la maison» de nos doutes même si nous ne travaillons pas ensemble sur un projet. C’est fort la création et la représentation d’un spectacle, ça resserre les liens encore et les rend plus fort. C’est génial de partager tout ça avec la personne qu’on aime 

Fred Mudry: Avec Pauline, je me sens beaucoup plus apaisé dans la manière de fonctionner dans le travail et dans la vie. Je trouve, en effet, qu’on se complète bien. On s’apporte mutuellement. 

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Pauline Epiney
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Résidence de recherche au théâtre du Crochetan «À corps perdu»,  une recherche sur les figures féminines historiques, réelles, dramaturgiques, populaires…. Sur 3 ans.

Fred Mudry 
La compagnie Gaspard propose un podcast sur les morts imminentes, un texte de Mali Valenberg à la Ferme Asile et en écoute radio.
«7 rêves», avec Pierre Misfud et Paola Pagani, la saison prochaine au Spot-Sion 


Cet article peut se lire gratuitement dans notre magazine «Culture» dès le 21 mai en cliquant ici.


par Didier Chammartin