La barbe ou le port du niqab devient dangereux au Caire

Depuis que les forces de l'ordre répriment dans le sang les partisans du président islamiste destitué Mohamed Morsi de nombreux Egyptiens craignent d'afficher leur piété de peur de l'agression.

22 août 2013, 08:04
Les barbiers du Caire ont du travail en ce moment.

"J'étais dans un taxi collectif pour emmener à la morgue la dépouille d'un ami tué lors des manifestations lorsque j'ai été intercepté par des membres d'une milice parce que je portais la barbe", raconte avec amertume Abdel Salam Badr. Cet ingénieur de 29 ans assure n'appartenir à aucun camp.

"Je n'ai dû mon salut qu'au fait que je transportais un mort". Et c'est dans un petit salon de coiffure poussiéreux qu'il s'est fait raser. "La vie est devenue plus sûre sans la barbe", dit-il.

Outre la nervosité des soldats et policiers aux innombrables barrages dont le Caire est truffé, des milices de quartiers, groupes de jeunes excités armés, s'en prennent violemment aux barbus. Et parfois aussi aux femmes portant le voile intégral, le niqab.

Les "comités populaires", le nom des milices de quartier, était très actifs notamment au Caire pendant le couvre-feu nocturne. Le gouvernement mis en place par l'armée, qui les a laissé faire plusieurs jours, les a finalement interdits lundi. Certains continuent à sévir impunément.

Risque de dérapages

Barbe et niqab sont souvent les attributs des musulmans pieux, mais ceux qui les portent sont désormais assimilés aux Frères musulmans, dont certains dirigeants avaient émis le souhait de généraliser le port du voile quand M. Morsi était au pouvoir. Le problème est que les groupes islamistes radicaux et violents, dont se distingue la confrérie, font aussi du port de la barbe hirsute un devoir.

"Les gens qui portent la barbe sont en train de payer pour certains des Frères musulmans et d'autres groupes islamistes qui ont recours à la violence" dans les manifestations, estime May Moujib, professeure de sciences politiques à l'Université du Caire. Et avec les milices, les dérapages vont se multiplier, redoute-t-elle.

Clients hésitants

Un photographe de presse occidental qui portait la barbe a ainsi préféré s'en séparer après avoir été apostrophé continuellement dans la rue, voire menacé, par des Egyptiens qui le prenaient pour un Frère musulman.

Un chauffeur de taxi barbu avoue que des clients hésitent à faire appel à ses services. "C'est peut-être le début d'une campagne de boycott des taxis barbus", s'interroge-t-il.

Rite musulman

Mohamed Ibrahim, un pharmacien qui porte la barbe, indique avoir réaménagé ses horaires de travail et ses itinéraires pour éviter "les frictions" avec les milices populaires. "L'hostilité des gens est plus dure que le harcèlement des policiers", souligne Mohamed Tolba, militant salafiste.

"On veut observer un rite musulman mais on fait face à la haine de la population", déplore ce jeune qui a récemment lancé une série comique sur Internet dans laquelle il se met en scène avec des amis pour donner une autre image des salafistes.

Un "mauvais signe"

"Prendre pour cible les barbus est un comportement déplorable qui menace la coexistence pacifique entre Egyptiens", s'indigne Nivine Messad, professeure de sciences politiques à l'Université du Caire.

"C'est un mauvais signe pour l'avenir et un indice sur une division des Egyptiens", analyse-t-elle. "Il faut que des sages interviennent pour mettre fin aux violences et aux incitations".

Chasse aux sorcières

Une majorité de la population a pris fait et cause pour l'armée qui a évincé M. Morsi. Les médias, publics comme privés, alimentent quasi-unanimement cette chasse aux sorcières en diffusant en boucle des images de barbus armés qui ont fait le coup de feu quand les soldats et policiers ont lancé le premier assaut sur les manifestants islamistes il y a une semaine.

La vidéo d'un homme portant barbe hirsute et drapeau jihadiste jetant des jeunes du haut d'un immeuble à Alexandrie, dans le nord du pays a fait un tabac. Les médias, à l'unisson avec le gouvernement, assimilent les Frères musulmans à des "terroristes".