Enjeux politiques au coeur du recensement en Bosnie

Des représentants des communautés musulmane, orthodoxe et catholique appellent la population à déclarer leur appartenance lors du recensement. Une démarche qui a un poids politique.

30 sept. 2013, 08:00
Trois communautés cohabitent en Bosnie.

"Sachez que la question portant sur notre identité est une question de survie", lance Muhamed Filipovic à l'adresse de centaines de musulmans. Il les exhorte à se déclarer "Bosniaques" (Bosnjaci) au premier recensement organisé en Bosnie depuis la guerre de 1992-1995. La foule acquiesce en applaudissant. Pour elle, le message est clair.

"Nous devons être vigilants. Quelqu'un veut nous diviser en plusieurs groupes pour réduire notre importance", met en garde Admir Hasic un étudiant en politologie.

Les élites politiques et religieuses des trois communautés de Bosnie - bosniaque (musulmans), serbe (orthodoxes) et croate (catholiques) - incitent depuis des mois les habitants à déclarer leur appartenance ethnique lors du recensement qui sera organisé du 1er au 15 octobre. Ainsi, une opération purement statistique s'est transformée en une question ethnopolitique.

Enjeu important

L'enjeu est important, car la répartition des postes dans l'administration publique se fait d'après le recensement de 1991. Les nouveaux résultats serviront de nouvelle base pour ce partage du pouvoir.

Au terme de l'accord de paix de Dayton (Etats-Unis), qui a mis fin à la guerre intercommunautaire, les Bosniaques, les Croates et les Serbes sont les peuples "constitutifs" de ce pays et ils se partagent les leviers du pouvoir.

Le dernier recensement en Bosnie a eu lieu en 1991, lorsque le pays faisait partie de la fédération yougoslave. Il avait chiffré la population locale à 4,4 millions d'habitants, dont 43,5% de musulmans, 31,2% de Serbes et 17,4% de Croates.

La guerre a fait environ 100'000 morts et 2,2 millions de réfugiés. L'accord de paix de Dayton a mis en place des zones ethniquement homogènes et a divisé le pays en deux entités, l'une serbe et l'autre croato-musulmane. Le nombre actuel d'habitants est estimé à 3,8 millions.

Bosniaque, musulman, Bosnien

Il n'y a aucun doute que les Serbes et les Croates vont se déclarer dans leur écrasante majorité comme appartenant à leurs communautés respectives.

Mais les Bosniaques pourraient faire les frais d'une confusion, ne sachant s'ils devraient se déclarer Bosniaques, musulmans (c'est-à-dire comme à l'époque de la Yougoslavie communiste) ou bien Bosniens, à savoir juste comme un citoyen de Bosnie, sans appartenance ethnique.

"Le mélange de ces trois termes sème la confusion parmi les Bosniaques", affirme le sociologue bosniaque Senadin Lavic. Il dénonce une "imposture" dont serait victime sa communauté pour être "diluée en trois groupes" et perdre ainsi de son importance en termes de pourcentage.

La constitution locale ne reconnaît en effet les musulmans que sous le nom de "Bosniaques", un nom imposé par l'élite intellectuelle locale pendant la guerre, mais qui ne fait toujours pas l'unanimité au sein de la communauté.

Changements démographiques

Beaucoup d'entre eux sont embarrassés à la veille de ce premier recensement en 22 ans qui va surtout faire la lumière sur des changements démographiques qui ont eu lieu pendant le conflit.

"Mon intention était de me déclarer Bosnienne de religion musulmane, mais maintenant je suis embarrassée et j'ai même peur à cause des messages que l'on nous adresse", confie Senada Milisic, une retraitée.

Lassés des divisions ethniques, un certain nombre d'habitants (environ 20% de la population, selon les sondages), pourrait refuser d'être casés dans des groupes ethniques et se déclarer juste Bosniens (ndlr, citoyens de la Bosnie). Mais d'après la constitution, ils appartiendront au groupe dit des "autres" dont les droits politiques sont réduits.

En 2009, la Bosnie a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) pour discrimination à l'égard de ses citoyens qui ne se déclarent pas Serbes, Croates ou Bosniaques et qui ne sont pas autorisés à occuper certains postes de pouvoir.

Mais, au mépris de la justice internationale les autorités locales n'ont jamais amendé la constitution.