Arménie: Erevan commémore le génocide et balaie les "condoléances" turques

L'Arménie a commémoré jeudi les 99 ans du génocide, rejetant les condoléances présentées la veille par la Turquie, condoléances mal perçues aussi par le chanteur Charles Aznavour, ambassadeur d'Arménie en Suisse. Barack Obama a appelé de son côté à une reconnaissance des massacres.
24 avr. 2014, 11:54
Des Turcs et des Arméniens se sont réunis à Istanbul en brandissant des portraits de victimes des massacres du début du siècle.

Perpétré d'avril 1915 à juillet 1916, ce génocide a coûté la vie à au moins 1,2 million d'Arméniens d'Anatolie et du haut-plateau arménien. Mercredi, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a créé la surprise en présentant les condoléances de la Turquie pour ces massacres - Ankara refusant toujours de parler de génocide.

Les autorités arméniennes ont rejeté jeudi ces condoléances. Elles ont réclamé d'Ankara reconnaissance et "repentir". Le génocide "continue tant que le successeur de la Turquie ottomane poursuit sa politique de déni total", a déclaré le président arménien Serge Sarkissian, cité dans un communiqué.

"Nous sommes convaincus que le déni d'un crime constitue sa continuation directe. Seule la reconnaissance et la condamnation (du génocide) peuvent empêcher la répétition d'un tel crime à l'avenir", a-t-il ajouté.

"Relations normales"

Sans évoquer explicitement la déclaration de M. Erdogan la veille, le président arménien a appelé la Turquie à aller beaucoup plus loin. "Nous approchons du 100e anniversaire (...) Cela peut donner à la Turquie une bonne chance de se repentir et de se libérer de cette lourde charge", a-t-il déclaré.

Il a cependant souligné qu'au-delà des mots, l'Arménie attend "des avancées réelles". Et de citer l'ouverture des frontières et l'établissement "de relations normales".

Accueil mitigé

Pour Charles Aznavour, le terme de "condoléances" devait être lu comme une simple volonté personnelle de M. Erdogan "à vouloir se montrer un homme politique prétendument 'ouvert'". Le chanteur, auteur et acteur franco-arménien est établi en Suisse. Depuis 2009, il est également ambassadeur d'Arménie en Suisse et représentant permanent auprès de l'ONU à Genève.

Quant aux intellectuels turcs, ils ont réservé un accueil mitigé au message de M. Erdogan. Ils y voient une volonté d'atténuer les critiques qui risquent de s'abattre sur la Turquie à l'occasion du centenaire des massacres.

Presse turque positive

En revanche, la presse turque a salué la démarche "historique" du régime islamo-conservateur. "Ce sont les mots les plus explicites que peut prononcer à ce stade un Premier ministre turc", s'est félicité un éditorialiste du quotidien "Hürriyet".

Car dans son message, M. Erdogan évoque la nécessité d'une réconciliation entre Arméniens et Turcs. Une démarche initiée en 2007 entre les deux Etats avait conduit deux ans plus tard à deux protocoles signés à Zurich par Ankara et Erevan et visant à normaliser leurs relations.

La démarche n'avait toutefois pas abouti en raison du conflit au Haut-Karabakh opposant l'Arménie à l'Azerbaïdjan, allié d'Ankara. Les deux Etats n'ont pas de relations diplomatiques.

Prudence américaine

Le président américain Barack Obama s'est aussi exprimé pour cet anniversaire. Il a appelé à une reconnaissance "pleine, franche et juste" des massacres. Et d'inciter chacun à surmonter les épisodes les plus sombres de l'histoire.

Cité dans un communiqué, le président des Etats-Unis ne parle a aucun moment de "génocide" et lui préfère le terme de "massacre". Et il n'interpelle pas non plus directement la Turquie, alliée de Washington au sein de l'Otan.

Le département d'Etat a de son côté qualifié les condoléances turques d'"historiques". Il a estimé qu'elles pourraient ouvrir la voie à une normalisation entre l'Arménie et la Turquie.

Ennemi russe

Le 24 avril 1915, le gouvernement jeunes-turcs ordonnait la déportation vers la province ottomane de Syrie de centaines de milliers d'Arméniens. Ceux-ci étaient accusés de collaborer avec l'ennemi russe.

Les massacres qui ont suivi sont reconnus comme un génocide par de nombreux pays, ce que la Turquie refuse toujours. Ankara reconnaît des massacres qui ont coûté la vie à 300'000 personnes, tout en refusant le caractère génocidaire.

Depuis quelques années, le génocide n'est plus un tabou en Turquie qui a ouvert ses archives aux historiens. Le débat s'est invité sur les plateaux des émissions de télévision et dans les milieux académiques. Des commémorations sont aussi organisées depuis 2010 à Istanbul, ancienne Constantinople, capitale ottomane.