Tout l’art de la différence avec Alexandre Jollien

10 oct. 2021, 08:00
Alexandre Jollien voudrait une société qui donne sa place à chacun.

«Inclusif», l’adjectif est plutôt en vogue. C’est dire, même les enturbannés de Kaboul ont osé en user à leur sauce pour qualifier leur nouveau gouvernement. De quoi brouiller les pistes et embrumer les esprits. Pourtant, rendu à son sens premier, il est plutôt chargé des meilleures intentions. Nos sociétés s’évertuent à être de plus en plus inclusives en intégrant les différences. A l’école mais aussi dans les loisirs et les activités culturelles. De nombreux musées et institutions, y compris en Valais, cherchent à améliorer l’accès à leurs contenus à des publics affectés de surdité, de cécité ou entravés dans leur mobilité. 

De bon aloi même si d’énormes progrès restent encore à faire. Ce n’est pas Aline Fournier qui dira le contraire. La photographe de Nendaz, malentendante, se définit elle-même comme «handicapée de la communication». Mais dans son monde de silence, elle a développé un regard aiguisé et profond sur ce qui l’entoure. L’art, dit-elle, l’a sauvée et continue à le faire, elle qui n’a de cesse d’élargir sa palette artistique.

 Nous verrons encore des exemples pratiques de l’intégration du handicap dans la culture, avec la danseuse et chorégraphe Florence Fagherazzi et le directeur du TLH-Sierre, Julien Jacquérioz, qui souhaite ouvrir la voie de la pratique du théâtre professionnel à tout le monde, quelle que soit la condition de chacune et chacun.

Alexandre Jollien, lauréat du Prix culturel de l’Etat du Valais, considère aussi que des progrès restent à faire. Le philosophe, lauréat du Prix culturel de l’Etat du Valais 2021, souhaiterait que l’on considère un artiste et sa création sans le ranger dans une catégorie et qu’on l’appréhende dans une dimension qui dépasse le cadre de l’individualité. Interview.

Faites-vous une distinction entre un artiste (un créateur, écrivain…) en situation de handicap et un autre artiste ou auteur-penseur?

Oui et non… Dans une société idéale, éveillée, plus solidaire, les étiquettes s’envolent, les ghettos n’existent plus. Il est vrai aussi, comme disait Nietzsche dans «Le Gai Savoir», que nous ne sommes pas des grenouilles pensantes. Nous créons avec un corps d’où la singularité de chaque artiste qui se nourrit d’une vie intime, unique. Le défi, c’est de ne réduire personne à une étiquette. 

Pour aller plus loin, on pourrait aussi faire la généalogie de tout créateur. Qu’est-ce qui, dans une vie, conduit une ou un artiste à s’exprimer, à choisir tel thème, à inaugurer telle manière de voir le monde? La question ici est peut-être plus importante que la réponse. Il faut toujours se garder de ne pas ensevelir l’autre sous nos jugements. Le propre de l’art n’est-il pas aussi de nous éveiller, de nous convertir?

Concernant votre création personnelle – vos écrits philosophiques –, quelle est l’influence de votre handicap sur votre manière de penser, de voir et appréhender le monde? 

Humblement, j’essaie de puiser à trois sources: l’histoire de la philosophie occidentale, notamment Socrate, Platon, Spinoza, Nietzsche; la tradition du zen et du bouddhisme, Chögyam Trungpa m’inspire énormément; et la situation de mon handicap m’offre, pour ainsi dire, un certain regard sur la condition humaine. C’est comme si j’étais dans un immense laboratoire qui me mettrait face au tragique. 

La marginalité, les minorités sont autant de portes ouvertes sur l’universel. Il faut ouvrir les portes, embrasser une dimension qui dépasse, et de loin, l’individualité propre. Je suis sensible à toutes les minorités, je pense comme Deleuze que si toutes se mettaient ensemble, elles deviendraient majoritaires… 

Trouvez-vous que les gens sont plus ouverts aujourd’hui que par le passé pour accueillir/découvrir des artistes en situation de handicap? 

Il y a toujours le risque de vouloir trouver dans la personne handicapée un message édifiant, inspirant. Elle doit forcément être extraordinaire pour attirer l’attention. Voilà une injonction, une pression qui peut être maltraitante. Sans parler du paternalisme et de la pitié. Je rêve que l’on considère un artiste et sa création sans bazarder une étiquette, sans l’incarcérer dans une catégorie. Sans nier la singularité, la richesse de chacun, nous sommes invités à sortir de nos repères pour apprécier une œuvre, un message, une manière de voir le monde. 

Estimez-vous que le grand public a un regard différent sur les créations de personnes en situation de handicap que sur celles des autres créateurs? 

Précisément, je crois que les médias ont un sacréboulot pour convertir les regards, pour contribuer à une société plus éveillée, plus solidaire. L’urgence, c’est de bazarder leslabels,remettre en doute les généralités, sortir les singularités des tiroirs dans lesquels on les jette. 

Pourquoi avoir toujours besoin et c’est ce qu’Heidegger décrivait par le mot équivoque, de ramener à du connu ce qui s’offre à nous? Comment rester ouvert et disponible, comment se donner à une expérience nouvelle sans la comparer au passé? Précisément, c’est tout un art.

Quel est votre regard sur la tendance actuelle à la culture inclusive, prodiguée notamment par le service culturel de l’Etat du Valais? 

C’est une excellente nouvelle mais c’est aussi le signe qu’il reste un sacré boulot. Pourquoi faut-il en faire des tonnes pour qu’un individu, dans cette société de la performance et de la compétition, puisse trouver sa place? Il est aussi urgent, me semble-t-il, de revisiter ces injonctions néolibérales qui exigent de l’individu qu’il soit exceptionnel pour qu’il attire l’attention. 

La question de la culture est aussi à inscrire dans un climat du chacun pour soi, du culte de la performance, de l’individualisme. A quand une société qui donne sa place à chacun, qui évalue un être non à sa rentabilité mais à son humanité? Comment extraire les êtres des ghettos?

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par Joël Jenzer