Habitat: déconstruire l'hétéronormativité. La chronique immobilière de l’EPFL

30 oct. 2021, 20:00
/ Màj. le 30 oct. 2021 à 20:00
Claire Logoz, architecte EPFL diplômée en 2021

Si depuis le mouvement féministe constructiviste mené par Judith Butler on considère que le genre est une construction sociale, on le découvre désormais également comme une construction spatiale. L’apparente naturalité des espaces domestiques dans lesquels nous évoluons n’est en effet qu’une illusion. L’espace, quelle que soit son échelle, n’est jamais neutre: il reflète et renforce toujours les relations sociales de genre, de race et de classe.

L’espace domestique est, lui, particulièrement rhétorique: de nombreuses pratiques et relations sociales y sont en effet inscrites, leurs typologies encourageant des comportements précisément normés. L’architecture domestique n’est donc pas l’expression d’un ordre naturel préétabli – au contraire, ce dernier est produit de façon performative à travers la répétition de conventions architecturales. Le genre et l’hétéronormativité sont donc deux des constructions de l’architecture.

Typologies hétéronormatives

L’espace domestique, la condition de possibilité spatiale de l’institution du mariage hétérosexuel, est bien sûr une des scènes principales de la construction du genre féminin, puisque considéré comme son domaine exclusif depuis l’ère Victorienne, mais aussi du genre masculin – comme l’a démontré la culture Playboy dans la deuxième moitié du XXe siècle – dans une attitude fortement binaire.

Nos typologies actuelles, descendantes de celles introduites au XVIIIe siècle avec la généralisation du couloir, n’ont jamais vraiment changé depuis lors. Généralement conçues pour des familles nucléaires, elles ne s’adaptent pas à de nouvelles constellations sociales – les colocations, les communautés, les familles recomposées et les personnes souhaitant habiter seules. Nos logements manquent de flexibilité et ne permettent pas à leurs habitants de les agencer comme ils le souhaitent.

Altérations subversives

Nous entrons donc dans une époque paradoxale, dans laquelle notre environnement domestique construit correspond de moins en moins à nos pratiques sociales, mais qui, pour des raisons écologiques, ne nous permet pas de simplement détruire le bâti existant pour reconstruire de nouveaux modèles typologiques. Ce qui peut sembler être une contrainte difficilement surmontable peut être au contraire considéré comme une opportunité de développer un nouvel imaginaire domestique de façon plus créative et, parfois, plus artistique.

Dans mon projet de master en architecture à l’EPFL, j’ai proposé des interventions et altérations subversives qui viennent perturber, troubler, déconstruire nos espaces domestiques hétéronormatifs et génériques. Des pans de murs glissent ou pivotent, des appartements se joignent, des portes supplémentaires apparaissent et des espaces se créent. Les limites entre privé et public, entre intérieur et extérieur, entre féminin et masculin se brouillent jusqu’à la disparition des dualismes et l’émergence de spatialités plus inclusives, permettant des pratiques sociales de notre temps.