Egalité: comment des mouvements rendent l’architecture plus égalitaire

La ville est conçue par et pour les hommes. Mais des initiatives cherchent à rendre l’architecture plus égalitaire.
05 nov. 2021, 08:00
/ Màj. le 05 nov. 2021 à 08:00
En Autriche, Vienne applique les préconisations en matière d’aménagement sensible au genre dans les nouveaux quartiers comme Seestadt Aspern.

L’architecture étant majoritairement une affaire d’hommes, les villes seraient-elles sexistes? Selon Yves Raibaud, géographe à l’Université de Bordeaux et spécialiste des liens entre genre et aménagement urbain, c’est une évidence. Les équipements sportifs et de loisirs se résument à des skateparks, des terrains de basket ou des appareils de musculation; les cours d’école sont accaparées par les garçons jouant au football; les noms de rues célèbrent des personnages masculins; les rues ou passages sous-voie mal éclairés découragent les femmes de sortir le soir. Bref, la culture du bâti contribue à discriminer ces dernières et, in fine, toute personne ne correspondant pas au profil de l’homme actif de 40 ans.


Une ville s’est saisie avant les autres de cette problématique, c’est Vienne. En 1997, la capitale autrichienne inaugurait ainsi la Frauen Werk Stadt (ndlr: Femmes, travail, ville). Cet ensemble d’habitations construit par quatre femmes architectes est devenu une référence internationale en matière d’égalité.

On veut privilégier l’expérience des usagers, pour que la ville soit de nouveau au service de la population et surmonte le fonctionnalisme qui l’a amputée.
Evelyne Lang Jakob, architecte à Berne et membre de LARES

Les logements donnent sur de vastes espaces communs sécurisés et piétonniers: allées, jardins et places de jeux. Ils favorisent les interactions entre locataires grâce aux larges balcons et fenêtres qui permettent de voir de la cuisine ce qui se passe en bas. Les couloirs, les escaliers et même le parking sont éclairés par la lumière du jour, de quoi renforcer la sécurité et la convivialité. Depuis, une cinquantaine de projets d’urbanisme sensible au genre ont été mis en place à Vienne et cette approche a fait des émules en Allemagne, au Danemark et même en Suisse.

Rendre la ville aux usagers

Lancé en 2006 par les bureaux de l’égalité de la Ville de Berne et de la Confédération, le réseau LARES (en référence aux dieux de certains lieux comme le foyer dans la Rome antique), qui regroupe une centaine d’architectes, ingénieures et autres expertes en matière d’aménagement, a pour objectif de favoriser l’égalité dans les projets de construction en Suisse. «On veut privilégier l’expérience des usagers, pour que la ville soit de nouveau au service de la population et surmonte le fonctionnalisme qui l’a amputée», plaide Evelyne Lang Jakob, architecte à Berne et membre de LARES. La voiture, le modernisme et le fonctionnalisme ont éloigné la ville de son but: protéger les gens des dangers et leur offrir un cadre de travail propice, précise-t-elle.

Des préjugés subsistent, comme le prix de la prise en charge des questions de genre. Or, si elles sont intégrées dès le début, cela ne coûte pas plus cher.
Sarah Droz, ingénieure en mobilité à Berne et membre du comité directeur de LARES

Pour y parvenir, l’association sensibilise les maîtres d’ouvrage, publics ou privés, et fournit même à leur demande une expertise pour rendre les projets d’aménagement plus inclusifs, à l’instar de la rénovation de la place de la gare de Berne. «Nos expertes sont intervenues pour installer des assises d’urgence ou des ascenseurs transparents notamment», détaille Sarah Droz, ingénieure en mobilité à Berne et membre du comité directeur de LARES.

La place de la gare à Berne favorise les usagers. ©Keystone


Depuis cette expérience pilote, l’association a dressé une liste de critères très précis, applicables à tout type d’aménagement, et a supervisé une quarantaine de projets. «On souhaiterait aussi sensibiliser le secteur de l’habitat, car des interventions utiles peuvent y être réalisées, comme des accès pour les poussettes», note Sarah Droz.


Moyens limités

Mais «des préjugés subsistent, comme le prix de la prise en charge des questions de genre. Or, si elles sont intégrées dès le début, cela ne coûte pas plus cher», se défend-elle. Problème, l’association est souvent mandatée une fois les plans du projet finalisés. Et puis les moyens de l’association restent encore limités, sachant que les expertes du réseau réalisent des mandats dans leur propre domaine.


Cet article peut être lu dans notre magazine «Votre Habitat».

L’ancêtre du béguinage

Il s’agit des premiers ensembles d’habitations dans l’histoire à prendre en compte les femmes. Les béguinages sont des communautés de laïques qui consacrent leur vie à la foi chrétienne. D’abord présents dans les centres textiles de France et des Pays-Bas, ils essaiment dans toute l’Europe dès la fin du XIIIe siècle, y compris en Suisse à Zurich, Bâle ou Lausanne. La Réforme fait disparaître le mouvement, qui ne subsiste aujourd’hui plus qu’en Belgique et aux Pays-Bas. Selon l’architecte belge Apolline Vranken, ce mouvement préfigure l’architecture égalitaire qui s’est développée au XXe siècle, en particulier à Vienne. «L’architecture cloîtrée, les espaces verts et les mobilités douces créent un lieu calme, procurent le sentiment de sécurité et tentent de rompre l’isolement», écrit-elle dans son ouvrage intitulé «Des béguinages à l’architecture féministe».

par Daniel Gonzalez