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Sur les pas de nos ancêtres, dans les fouilles archéologiques de Naters

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Histoire Au printemps 2021, le plus grand site néolithique jamais découvert en Valais était mis au jour. Six mois plus tard, les fouilles se poursuivent et démontrent que les pérégrinations étaient déjà monnaie courante 4000 ans avant notre ère.

 14.10.2021, 08:00
Samuel van Willigen, responsable des fouilles InSitu Archéologie SA, est ravi des trésors découverts sur le site de Naters depuis le printemps dernier.

Si vous vous rendez dans le Haut-Valais, ne manquez pas de faire un détour par le Seniorenzentrum de Naters. Depuis le creusement des fondations de cette maison de retraite en 2004, la présence de vestiges d’une occupation préhistorique est connue, mais il a fallu attendre le printemps dernier pour entamer les fouilles.

A lire aussi: Naters: visite guidée du plus grand site néolithique jamais mis au jour en Valais

«Nous sommes ici sur un cône de déjection d’un petit ruisseau, le Kelchbach, qui est maintenant “domestiqué” mais qui, pendant des millénaires, a apporté régulièrement des alluvions qui ont constitué une surface relativement plane, légèrement surélevée par rapport au Rhône et donc protégée des crues», explique Samuel van Willigen, responsable du chantier InSitu Archéologie SA.

Un lieu d’installation idéal, en somme. Le service archéologique a pu identifier trois villages distincts sur ce site d’environ 1500 mètres carrés. Il s’agit vraisemblablement de deux phases d’occupation superposées, l’une datant de 4300 avant notre ère; l’autre, de -3800 environ. «A celles-ci s’ajoute une phase beaucoup plus ancienne qui correspond à un campement de chasseurs-cueilleurs de la fin du Mésolithique, vers 6000 avant notre ère.»

Recoller les pots cassés

Pour authentifier ces estimations, les archéologues disposent d’objets retrouvés dans les fouilles, qui seront prochainement datés au Carbone 14, mais dont le style permet déjà d’établir des premières dates, comme l’illustre l’archéologue cantonale Caroline Brunetti: «L’évolution de la céramique suit les modes – dans le choix des matériaux, des formes, des décors, etc. C’est comme l’évolution des styles chez Ikea: on sait que les assiettes carrées ou rectangulaires n’existaient pas en Suisse avant les années 2000, par exemple. Sans compter que, contrairement aux bijoux – qui se transmettent au fil des générations – la vaisselle se casse et se jette.»


La stratigraphie des lieux a révélé plusieurs couches d'époques différentes: au fond, un dépôt de sable révèle une circulation d'eau relativement lente, régulière et continue. Les niveaux noirs très chargés en charbon de bois attestent quant à eux d'une présence humaine. Les éléments qu'on y a découverts permettent de dater ces couches de 6000, 4300 et 3800 avant Jésus-Christ. Sur cette photo, on peut aussi voir des «fosses dépotoirs» (au premier plan). Le Nouvelliste

 

Or, le site de Naters a révélé de nombreuses «fosses dépotoirs» datées du Néolithique: «des poubelles, ou ce qui fait le bonheur de l’archéologue, puisque c’est ce avec quoi il travaille», sourit Caroline Brunetti. C’est dans ces fosses qu’ont été découverts les pots cassés qui servent aux datations.

Près de mille kilomètres de voyage

Pour identifier l’époque durant laquelle ces villages étaient habités et dater la céramique qui y a été retrouvée, les archéologues tracent des comparaisons avec d’autres sites sur lesquels une céramique présentant les mêmes caractéristiques a déjà été datée. Et là, surprise: certains objets sont identiques à d’autres façonnés à des centaines de kilomètres!

A l’exemple d’un fond de vase retrouvé dans une couche datée du Néolithique: l’objet n’a rien à voir avec le style local de l’époque. Il correspond par contre à des vases néolithiques présents dans le Tessin et le nord de l’Italie. «On trouve le même style dans des productions de Bellinzone entre -4400 et -4300», explique Samuel van Willigen. Pour le village néolithique de 3800 avant Jésus-Christ, des morceaux de céramique présentant des «tétons» caractéristiques du nord de l’Italie mais aussi du sud de la France, sont sortis de terre.

Samuel van Willigen, responsable du chantier InSitu Archéologie SA, présente la méthodologie des archéologues: les céramiques extraites du sol sont comparées à des exemples de formes, de matériaux et de décors de céramiques déjà datées mais provenant d'autres régions, comme ici en Italie du Nord. Le Nouvelliste

 

Les experts nous présentent leurs trésors. Ici, un silex: «Il n’y en a pas du tout en Valais. Ils viennent principalement du nord de l’Italie et du Mont Ventoux en Provence.» Là, un tesson de pot au décor étrange: «Ces sillons ont été tracés par un poinçon qu’on a enfoncé dans la pâte encore molle en lui donnant un mouvement de va-et-vient. C’est une technique de décor et une forme caractéristique d’un groupe culturel qui est centré sur la vallée du Danube et celle du Rhin», se réjouit Samuel van Willigen. «J’ai été complètement déstabilisé par cette découverte, car c’est un objet qui n’a “rien à faire là”. Ce fragment a donc été amené par quelqu’un qui venait de cette région ou qui traversait un col – probablement le Gothard – et qui aurait “cassé sa potiche” en chemin.»

Les archéologues ont eu l'immense surprise de dénicher ce fragment de céramique dont aucun décor semblable n'a été attesté à ce jour en Valais. Il a été fabriqué à quelques mille kilomètres de là et proviendrait de la région danubienne. Le Nouvelliste

 

Ces petits villages étaient très bien intégrés dans des réseaux de communication et d'échanges très larges.
Samuel van Willigen, responsable du chantier InSitu Archéologie SA

Ce qui remet foncièrement en question la vision contemporaine d’un Valais fermé et loin de toute civilisation. «La région est perçue comme un fond de vallée, mais on s’aperçoit que ces petits villages qui existaient il y a plusieurs siècles étaient très bien intégrés dans des réseaux de communication et d’échanges très larges.» Avec l’Italie principalement, mais aussi le sud de la France (notamment la Provence), le Plateau et le Jura, jusqu’à la plaine du Rhin et la vallée du Danube. Des échanges en grande partie rendus possibles par les petits cols de la région et le Rhône. Naters comme un axe de passage, voire même un carrefour commercial ou de foires… qui l’eût cru?

Le chaînon manquant serait-il à Naters?

Une découverte inédite qui nous permet d’en apprendre un peu plus sur ces grands marcheurs qu’étaient nos ancêtres, mais qui identifiera peut-être aussi le chaînon manquant valaisan dans la succession entre les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et les éleveurs-agriculteurs du Néolithique.

A l’instar de cet élément de flèche taillé, dont la forme typique de la fin du Mésolithique permet une datation entre 6000 et 5000 avant notre ère, soit une époque de chasseurs-cueilleurs, «mais qui se rapproche de l’introduction de l’économie de production néolithique, avec l’apparition de l’élevage et de la culture céréalière», comme l’explique Samuel van Willigen. «Ce qui, même au niveau suisse, est relativement exceptionnel», conclut le responsable des fouilles.

L'un des trésors des fouilles de Naters: une flèche autrefois emmanchée dans un élément de bois. Typique du Mésolithique, elle pourrait avoir appartenu à un Valaisan de l'époque de transition entre les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et les éleveurs-agriculteurs du Néolithique. Le Nouvelliste

 

Dater plus précisément cet objet, ce serait dater plus finement le Mésolithique tout entier dont le calendrier est, pour l’heure, très mal défini. A terme, il sera sans doute possible d’admirer les objets extraits du site dans les musées cantonaux. En s’armant de patience toutefois, comme le précise Caroline Brunetti: «Entre le moment des fouilles, celui des études, et celui où on restitue le mobilier aux musées, cela prend au mieux une dizaine d’années.»

Découvrir le site

Les fouilles ont lieu en deux fois. La première parcelle (dont il est question ici) sera achevée fin 2021. La seconde, à quelques mètres, sera fouillée jusqu'à l'été 2022. Selon les premiers sondages, elle promet de révéler plus d'objets encore. Il est possible d'observer le travail des archéologues depuis le trottoir qui surplombe les fouilles, 2,50 mètres plus bas. Des explications sont fournies au public tous les mercredis après-midi. Des bâches explicatives sont également disponibles sur place, et mises à jour en fonction de l'avancée des fouilles.


Cet article peut être lu gratuitement dans notre magazine «Culture».



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