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Rendue au silence, la photographe Aline Fournier explore le son

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Art et handicap 2/4 Elle se cachait jadis derrière un nom de scène. La Fouinographe n’est plus mais Aline Fournier est plus créative que jamais. Sans ses appareils auditifs, l’artiste photographe de Nendaz doit se réapproprier le silence. Et surtout le faire résonner. Rencontre.

 11.10.2021, 08:00
Aline Fournier et le percussionniste Jacques Hostettler travaillent de concert.

Elle a choisi le silence. Un choix radical mais vital. Appareillée depuis ses trois ans, Aline Fournier – rendue sourde par une méningite – évoluait jusqu’à cette année dans un brouhaha permanent. Des bruits parasites qui ont fini par la vider de sa sève. Pas acceptable pour l’artiste photographe aujourd’hui étudiante à l’Edhéa (Ecole de design et haute école d’art du Valais) de Sierre. 

Rendue à la surdité, son état premier, elle apprivoise pas à pas cette nouvelle réalité inattendue et bouleversante. «Je pars de zéro. Je dois tout changer. Heureusement qu’il y a l’art pour digérer tout ça, sinon je serais en totale dépression», confie tout de go la trentenaire rencontrée début septembre à l’espace Contre Contre de Saint-Maurice. 

Invitée à s’approprier les lieux par le curateur Nicolas Marolf, Aline y expose (jusqu’au 16 octobre) une sélection de photographies prises lors de ses deux escapades en solitaire en Corse et en Belgique, dans le cadre d’une résidence à la Mobilité soutenue par l'Etat du Valais. 

Aline Fournier a investi les alentours de l'espace Contre Contre de Saint-Maurice. © Héloïse Maret

Des «traces» – en référence au nom de son projet – tantôt joliment encadrées en petits formats tantôt placardées au mur telles des affiches publicitaires. Une série de natures mortes baignées d’une lumière sépulcrale dont elle a tenu à contrebalancer la «pesanteur» par des performances sonores le jour du vernissage. En duo avec son binôme à la ville, le percussionniste Jacques Hostettler.

Faire voir le son

«On a réfléchi à la manière dont on pourrait partager visuellement la vibration», explique la jeune femme qui phosphore sur la manière de rendre tangible le son. Ce son dont elle s’est délibérément coupée. «More is less», comme on dit en anglais. A la quantité, elle a préféré la qualité. 

A Genève, elle participe d’ailleurs à une étude sur les vibrations menée par des chercheurs du Centre médical universitaire (CMU). Avec l’ambition de pouvoir un jour écouter de la musique de façon totalement autonome. Cette notion d’autonomie est un moteur pour Aline qui veut pouvoir se doter de ses propres outils afin de surmonter son «handicap». Lâché, le mot ne la froisse pas. «Dans les faits, je suis handicapée de la communication. Mais l’art me permet d’inventer des possibles.» 

A l’Edhéa, si l’apprentissage ne va pas de soi avec un enseignement peu modulable, la graphiste de formation a éprouvé un vrai coup de cœur pour la performance, véritable révélation. «Ma prof Anne Rochat est géniale car très incarnée. J’avais du mal à m’approprier mon corps. Un worksop avec elle a suffi à me décorseter. Elle m’a tout ouvert», s’exprime-t-elle avec reconnaissance.

La performance, une révélation

Comprenez que le boîtier de l’appareil photo a longtemps servi de rassurant paravent pour l’artiste. «Aujourd’hui, j’apprends à lâcher cette protection.» Ce qui la fascine dans l’acte performatif? Le partage immédiat avec le public. 

«En photo, tout est différé. Il y a le moment où on prend le cliché et le moment où on l’expose. Finalement, on n’est jamais dans le même état d’esprit que le spectateur», note avec une pointe de regret la Valaisanne. Mais pas question de laisser tomber pour autant la photographie qu’elle compte bien utiliser dans ses performances futures. «C’est tout à fait complémentaire.» Nous voilà rassurés.

Aline Fournier expose ses photos comme des affiches papier. © Heloïse Maret

Une technologie à double tranchant

Car Aline Fournier, c’est un regard singulier riche de pluriels, une façon de scruter le monde et de le figer dans ses incohérences non exemptes de beauté. C’est une volonté, c’est une tournure d’esprit déifiant et se défiant tout à la fois d’une technologie qui l’a embastillée par le passé mais qui pourrait la libérer dans un proche avenir avec la pose d’un double implant vestibulaire et cochléaire. «J’ai encore deux ans de sursis», lâche-t-elle espiègle. «Et je vais profiter de bien triturer cette réflexion pendant le reste de mon cursus académique.» 

Son espoir? Faire un semestre dans une école d’art à Bruxelles. Si possible dès février prochain. «J’espère que ça marchera. Ça ferait sens avec toute ma démarche.» Car peu importe qu’elle entende ou non, pour Aline, il faut que ça résonne. Le son vrai, juste, que seul peut produire l’accord profond avec soi.

Cet article peut être lu gratuitement dans notre magazine «Culture».

Infos pratiques

Aline Fournier, photographies, jusqu'au 16 octobre 2021 à l'Espace Contre Contre de Saint-Maurice. Et jusqu'au 23 octobre dans les vitrines de Sion via Arty-show.



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