Quand le Valais se regarde de l'autre côté de miroir

Avec «Le Valais, l’envers de l’endroit», la revue «L’Alpe» consacre son 94e numéro au canton. Nous faisons le tour des chapitres avec sa rédactrice en cheffe, Sophie Boizard.
16 oct. 2021, 08:00
/ Màj. le 16 oct. 2021 à 08:00
En dix points, la revue "L'Alpe" passe en revue le décor et l'envers du décor valaisan.

Cela commence par une magnifique photo du pianiste Alain Roche, suspendu dans les airs entre Valère et Tourbillon. Au fond, enneigé le Haut de Cry. 

L’image en dit long de ce Valais qui joue avec les traditions, parfois avec impertinence, pour comprendre le passé, expliquer le présent et composer le futur. «L’envers de l’endroit» – c’est ce que propose ce 94e numéro de «L’Alpe» – rend en dix chapitres une image du Valais où le recto est tout aussi important que le verso. 

«Notre revue fondée par Jacques Glénat, née de l’imagination d’André Pitte et de Jean Guibal, a pour volonté de raconter ces terres humaines que sont les Alpes», explique Sophie Boizard, rédactrice en cheffe. 

«Depuis 1998, date de son lancement, “L’Alpe” se décline au fil des saisons sous forme de trimestriel. Une de ses particularités est son identité européenne. 

C’est une sorte de bouillon de culture. Nous tenons à cet élargissement à l’Europe alpine. Par un prisme régional nous essayons de traiter de sujets beaucoup plus larges, de changer d’échelle géographique, passant du local au plus global, pour prendre de la distance.» 

Récentes découvertes et richesse iconographique 

Depuis 23 ans, «L’Alpe» s’efforce donc de couvrir l’ensemble de l’arc alpin, allant promener ses écrits jusqu’en Slovénie: «Nous allons chercher le savoir à la source, la majorité de nos contributeurs étant des universitaires ou des conservateurs de musées, tous des spécialistes du sujet traité. 

Nous voulons mettre leurs recherches à la disposition d’un public éclairé et intéressé.» L’autre particularité de la revue est l’importance accordée à l’iconographie, «en cherchant tant dans les images, les textes que les légendes ce dialogue entre contemporain et patrimonial», note Sophie Boizard. 

«Nous tenons beaucoup à l’aspect beau livre par le soin apporté à la sélection iconographique, la mise en page, le rendu de l’impression.»  

Un lectorat fidèle 

La revue qui se trouve aussi en librairie et en kiosque peut se targuer d’un lectorat fidèle. «Une très grande partie de nos abonnés le sont depuis le début. Si certains viennent des Etats-Unis ou de Belgique, une large majorité vient de France, de Suisse ou d’autres pays alpins comme l’Italie ou l’Allemagne.» 

L’envie de faire un numéro consacré au Valais existait depuis longtemps: «Nous suivons de très près ce que proposent les musées valaisans», relève la rédactrice en cheffe. «On ressent toujours une même concordance d’esprit avec cette mise en perspective, ce dialogue entre problématiques contemporaines et histoire. 

«Notre revue a pour volonté de raconter ces terres humaines que sont les Alpes.»


Alors que le Valais, comme le Queyras en France, a longtemps été un conservatoire de traditions, ce qui nous marque aujourd’hui dans l’activité culturelle du canton et la programmation de ses institutions muséales, c’est cette déconstruction à l’œuvre, réalisée souvent avec pas mal d’humour pour aller questionner les traditions et casser de manière impertinente l’image du Valais.»

D’où le sous-titre «L’envers de l’endroit»: «L’idée était de regarder de l’autre côté du miroir, de ne surtout pas donner une vue du Valais “carte postale”, mais de montrer son verso et donner quelques clés de compréhension de la grande fabrique d’imagerie valaisanne. 

Nos deux fils rouges étaient de travailler sur le lien entre tradition et modernité et d’interroger les rapports entre nature et culture.» Nous avons demandé à Sophie Boizard de choisir dix images pour les dix chapitres de la revue et de commenter ses choix. Les voici:

1. L’eau, patrimoine valaisan

«Correction du Rhône près de Rarogne», Raphaël Ritz. 1888, huile sur toile, 88,5x137,5cm. Collection Musées cantonaux du Valais, Sion photo: Michel Martinez.

«Deux choses me plaisent énormément dans ce tableau de Raphaël Ritz. Il y a ce ballet de brouettes et de pelles d’abord. Voyez la position des ouvriers, pas une seule n’est identique. On sent ensuite une communauté qui travaille à l’unisson pour tenter de dompter le Rhône après la crue dévastatrice de 1860. Ils forment un corps et travaillent de concert pour juguler les humeurs du fleuve. A travers cet article, nous voulions parler de l’eau comme marqueur du territoire valaisan et comme bien commun. Nous ne connaissons pas le système des bisses et du consortage dans les Alpes françaises, tel qu’il est pratiqué dans le Valais.» 

 2. Le Valais, un et multiple 

Bramois, 1958. Oswald Ruppen. Collection Médiathèque Valais – Martigny

«Cette photo d’Oswald Ruppen dépeint les hommes et femmes de ce “Valais entre deux mondes”. Les transports de deux âges, les vignes, la spiritualité avec l’ombre de la croix, tout y est. Nous sommes en 1958, l’agriculture est en totale mutation, c’est l’époque des grands barrages. On est en train de passer d’un Valais à un autre. Cette photo ouvre l’article de l’historien Sandro Guzzi-Heeb à qui l’on a demandé de donner quelques éléments de réponses sur la construction de l’identité du Valais, écartelé entre des zones de plaines et de montagnes, des communautés francophones et germanophones, et comprendre comment l’unité avait pu se créer.» 

3. La vigne en son Valais 

 

©Musées cantonaux du Valais, Sion. Robert Hofer, Sion.

«On ne peut pas parler du Valais sans parler du vin. Comme je suis une passionnée d’archéologie, j’ai choisi cette image d’un vase “a trottola” (en toupie, ndlr.) témoignant du fait que l’on consommait et cultivait la vigne en Valais dès l’âge du Fer. Ces vases étaient produits dans des ateliers d’Italie du Nord dès le IIIe siècle avant J.-C. L’objet fait partie des deux vases qui ont été retrouvés dans une sépulture à Sembrancher et sont l’un des plus anciens témoignages de la consommation du vin en Valais.» 


 4. Fabrique à images 

Fritz-Edouard Huguenin Lassauguette (1842-1926), Soir de vendanges à Savièse, s.d., huile sur toile, 35 x 46 cm, Municipalité de Savièse, inv. SCC 00232. © Municipalité de Savièse. Robert Hofer, Sion

«Les lecteurs français ne connaissent pas forcément l’Ecole de Savièse. Ce qui nous intéressait était de travailler sur la déconstruction, en montrant comment cette école avait permis de créer cette imagerie propre au Valais qui perdure encore. Et comment cette histoire, pourtant beaucoup étudiée, restait partielle et incomplète. Fritz-Edouard Huguenin Lassauguette est un exemple de ces artistes oubliés par l’historiographie.» 

 

5. Bon air et belle allure 

Archives du docteur Stephani, collection Sylvie Doriot Galofaro

«Cette image de l’Hôtel du Parc est tirée des archives du docteur Stephani. On voulait aborder la question du tourisme par le biais de l’architecture. L’Hôtel du Parc a été l’un des premiers créé à Crans-Montana. Il y a tout dans cette photo, les quatre résidents qui profitent du bon air de la montagne, l’architecture typique de la Belle Epoque. J’aime la sérénité qui se dégage de cette photo. C’était aussi intéressant de raconter les tensions qui existaient à l’origine de la station, certains voulant en faire un lieu de cure, d’autres une station chic.»

6. Reflets

 Cédric Widmer, Sans titre, 2016, série «No Matterhorn»/ /EQ2 .

«On a construit notre portfolio comme un florilège autour des quinze ans de travaux de l’Enquête photographique valaisanne, qui offre une vision kaléidoscopique du canton. Cette photo fait partie d’une série de Cédric Widmer qui s’intitule “No Matterhorn”, un travail récompensé par le premier Grand Prix de l’EQ2. Plutôt que de photographier éternellement le Cervin, Cédric Widmer a préféré s’intéresser aux mutations architecturales de Zermatt, où chalets et raccards en bois chancellent sur leur socle rocheux et semblent disparaître sous les immeubles en béton.»

7. Dernières découvertes archéologiques 

 

Sion, Anciens arsenaux. Lame de faucille en silex (6,6 cm) Photo: Office cantonal d’Archéologie / ARIA SA.

«Cette lame de faucille retrouvée à Sion est un témoin incroyable de l’un des plus anciens champs cultivés en Suisse. Elle remonte au Néolithique ancien. D’autres relevés archéologiques montrent des traces aratoires sur le sol. On est face à une des plus vieilles traces de l’agriculture suisse. Or la matière première de l’objet vient du Vercors! Cela nous renseigne sur la circulation des hommes et les échanges de biens dans les Alpes à cette époque. Un joli clin d’œil pour ce numéro construit avec des institutions valaisannes et grenobloises.»

 

8. Time Machine 


Extrait d’une vidéo de présentation réalisée pour le compte du projet Sion Time Machine. 

«Time Machine est un programme développé par l’EPFL en 2012. C’est un outil formidable pour les chercheurs qui permet de faire des modélisations numériques du passé. Les historiens, les archéologues vont pouvoir tester leurs hypothèses de travail. C’est aussi un bel outil de médiation pour le public. Cela permet de faire vivre les archives. L’animation présente ainsi la stratégie immobilière de la famille de Torrenté à Sion entre 1600 et 1707 sur la base de l’étude de Dubuis et Lugon.» 

 

9. Valais, 4.0

 Cled’12

«Cled’12 est un dessinateur grenoblois avec qui nous avons l’habitude de travailler. C’est une autre façon d’illustrer l’actualité avec un brin d’humour. L’économie du Valais ne repose pas que sur le vin et le tourisme, elle abrite aussi une pépinière incroyable d’entreprises qui, depuis trente ans, poussent dans le domaine de l’éducation, de la santé, de l’énergie.»


 10. Nature ou culture?

Collection Musée de la nature du Valais. Photo: Alexandre de Torrenté.

«Cette tête de cerf enchevêtrée dans des filets électriques nous interroge sur ce que l’on doit collectionner quand on est un musée. Comment enrichir aujourd’hui les collections? Qu’est-ce qui demain pourra témoigner de notre époque? Cette image extrêmement forte nous parle de l’impact de nos activités sur l’environnement. Les musées valaisans ont été parmi les premiers à s’intéresser à l’Anthropocène. Ils questionnent les relations entre nature et culture et poussent à réfléchir à un autre type de relation avec l’environnement.» 

  

L’Alpe, 94e numéro «Le Valais, l’envers de l’endroit». Réalisé avec le concours du Musée dauphinois, du canton du Valais et de Culture Valais. En kiosque, librairie ou par abonnement. www.lalpe.com. 

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par Didier Chammartin