Portrait de compagnie: «Jusqu’à m’y fondre» ou l’art de se couler dans les failles

Fondée en 2015, la compagnie «Jusqu’à m’y fondre» est encore jeune. Pourtant, son empreinte est déjà prégnante en Valais et partout où elle se produit. En tête de cordée, Mali Van Valenberg qui étincelle autant sur scène qu’à l’écriture.
20 oct. 2021, 08:00
/ Màj. le 20 oct. 2021 à 08:00
Mali Van Valenberg dans  sa dernière création "Versant Rupal".

Elle vous parle du Nanga Parbat avec le regard qui scintille. En jeans slim et sandales aux pieds. L’ivresse des 8000, Mali Van Valenberg n’y a jamais goûté. La montagne, elle la vit plutôt sur papier, en se plongeant dans le récit d’aventuriers pour lesquels elle nourrit une vraie passion. Sa dernière création, l’écrivaine et comédienne sierroise l’a enfantée en s’arrimant aux mots d’une légende de l’himalayisme, l’immense Reinhold Messner.

Créé au Spot – Théâtre de Valère à Sion en septembre, «Versant Rupal» revient sur cette épopée à la fois grandiose et tragique qui a vu le Tyrolien triompher de son premier 8000 mètres le 27 juin 1970 mais perdre dans le même temps son frère Günther emporté par une avalanche dans la descente.

Un drame qui a «forgé son identité d’alpiniste de l’extrême», explique Messner dans «La Montagne nue», ouvrage où il relate cette «affaire» qui n’aura cessé de faire polémique quant à sa responsabilité éventuelle dans la mort de son cadet. En 2005, la découverte d’une «pièce à conviction» sous la forme d’une chaussure contenant un bris d’os du puîné dans le versant du Diamir n’a toujours pas clos les débats.

Sur un fil

«J’ai choisi d’épouser le point de vue de Messner. Ce qui m’a fascinée, c’est son vécu intérieur. J’avais envie de comprendre ce qui l’a ébranlé humainement durant toute cette folle odyssée», explique Mali Van Valenberg en cherchant du regard son complice Olivier Werner assis en face d’elle.

Derrière ses lunettes, celui qui a mis en scène nombre de créations de la compagnie prend la balle au bond. «On n’a pas affaire à une pièce de théâtre standard avec des personnages. Personne n’est Messner sur scène. On est dans un récit choral. Car il faut plus qu’un seul homme pour rendre compte de la complexité de ce qui se joue dans la tête d’une telle légende.»

Belles fêlures

Cette dernière création signée Jusqu’à m’y fondre ne détonne pas par rapport aux précédentes. Si l’univers de la haute montagne est neuf, «Versant Rupal» explore une fois de plus les failles humaines, les zones de friction, là où tout est susceptible de basculer. «Mali ne fait pas du théâtre didactique ou militant. Elle donne à voir des humanités émotionnellement chamboulées», éclaire Olivier Werner.

«Semelle au vent», 2017. © Félicie Milhit

Comme dans «Semelle au vent» créé en 2017, sorte de road movie initiatique suivant les pas d’un orphelin transcendant le chaos de son enfance pour devenir adulte. Ou dans «Sing Sing Bar» (2019), pièce inspirée d’un fait divers où une famille avait fait le choix d’accepter que sa fille anorexique cesse de s’alimenter sous son propre toit, jusqu’à l’issue fatale.

Destins contrariés

Fuyant les discours établis, l’auteure et metteure en scène – formée à l’école du Studio d’Asnières puis au CFA des comédiens à Paris – ne veut pas s’ériger en moralisatrice. Chez elle, point de personnages univoques, d’un seul bloc mais des êtres complexes, fragiles, nantis d’un grain de folie. «Il y a de la beauté dans la fragilité», entonnent en chœur Mali et Olivier en parfaite syntonie. Sans pour autant verser dans la sensiblerie ou se complaire dans le drame.

Les anfractuosités sont souvent lumineuses et révélatrices de cette humanité ballottée par les éléments, comme au sommet d’un 8000 où l’himalayiste, aussi capé soit-il, ne tient pas son destin entre ses mains.

Hors les murs

Si «Versant Rupal» se joue en intérieur, Mali Van Valenberg expérimente depuis peu un théâtre hors les murs dans le cadre de sa résidence de 3 ans au Théâtre de La Bavette à Monthey. «Bloom» (2018), «Pose ton bartacle» (2020) en sont autant de témoins. «Tout est parti du spectacle d’été de la ville de Sion «Etat des lieux» monté en 2018 dans un quartier de la capitale. J’ai pris goût à ce théâtre décentré qui permet de désacraliser l’idée que l’on s’en fait», ajoute Mali l’œil pétillant. Et d’aller à la rencontre d’un public pas d’emblée concerné.

«Etat des lieux», 2018. © Olivier Lovey

S’engager pour ses pairs

Dès janvier, la Sierroise deviendra en partie Rolloise, elle qui a pris les rênes du Casino-Théâtre de Rolle avec son amie Lucie Rausis. Une direction bicéphale qui leur permettra à toutes deux de continuer à créer malgré un nouvel emploi du temps. «L’envie me titillait d’être active dans la politique culturelle et ce défi est tombé au bon moment. Avec Lucie, il nous tient à cœur d’accompagner à notre tour les artistes, et de pouvoir mettre le théâtre au service de leur évolution. De faire en sorte aussi, que chaque spectacle rencontre au mieux ses publics.»

Mais rassurez-vous, si «Jusqu’à m’y fondre» se fera sans doute temporairement plus discrète, elle ne disparaîtra pas du paysage valaisan et romand. Ecrire est une respiration pour Mali. Et la musicienne de formation a déjà quelques «partitions» au fond de sa besace.

Infos pratiques

«Versant Rupal» par la cie «Jusqu’à m’y fondre», à découvrir du 20 au 23 avril 2022 au Théâtre du Crochetan à Monthey.


Cet article peut se lire dans notre magazine «Culture» en cliquant ici.



par Sarah Wicky