Musique électro et musique traditionnelle, c'est conciliable?

On a souvent mis en opposition musique traditionnelle et musique électronique, comme deux mondes qui ne pouvaient que difficilement s’entendre. On en débat avec Franco Mento et Roman Bader.
15 oct. 2021, 08:00
/ Màj. le 15 oct. 2021 à 08:00
Franco Mento et Roman Bader ont avancé quelques arguments frappants sur la scène du Kremlin à Monthey, foulée à maintes reprises.

Cela aurait pu être un pugilat, l’affiche était belle. A ma gauche, le champion de l’électro montheysan, Franco Mento, et à ma droite Roman Bader, l’explorateur des musiques traditionnelles et organiques.

 Le premier, adepte des machines, de synthétiseurs modulaires de platines de DJ, a reçu en fin d’année le prix culturel de sa ville, Monthey. 

L’autre aime les vieilles guitares, les vieux amplis, les vieux sons et fait juste à chaque fois qu’il touche un style, que ce soit le blues déglingué des Coconut Kings ou d’Hannibal Slim & Captain Boogie, la gouaille swing du Moonlight Gang et le musette de La Maraude. Leur vision de la musique peut-elle s’accorder? On les a réunis au Kremlin à Monthey. 

Franco, Roman, est-ce que aujourd’hui tout a été fait en musique? 

Roman Bader Tout d’abord je veux dire que la musique c’est une grande famille, on est tous frères, du coup on a fini l’interview. Merci on peut s’en aller! 

Franco Mento Pour moi qui suis dans la musique électronique, qui cherche le truc hyperfuturiste, forcément, chaque fois que tu essaies quelque chose musicalement, tu te dis que ça a déjà été fait. Je pense donc que c’est dans l’esprit et la manière de créer que cela peut être original, que ce soit dans les musiques nouvelles ou pas. C’est dans ce que nous mettons de personnel, que cela fait le son. 

 Mais est-ce qu’on a vraiment tout dit? 

Franco Mento Ce n’est pas possible de dire que tout a été dit en musique, puisque c’est quelque chose d’humain, ce serait dire, on s’est tout dit alors on ne se parle plus…

«C’est dans l’esprit et la manière de créer qu’une musique peut être originale.» FRANCO MENTO

Roman Bader Ce sont toujours des variations sur un même thème. Il y a une différence entre «tout a été fait» et «tout a été dit». Musicalement, beaucoup de choses ont déjà été faites, ce serait difficile d’inventer un nouveau genre musical, d’ailleurs je n’essaie pas. 


Multi-instrumentiste et poly-groupe Roman Bader, guitariste, batteur, contrebassiste avec les Coconut Kings, Hannibal Slim & Captain Boogie, The Moonlight Gang et La Maraude. «Quand j’ai commencé la musique, j’ai arrêté pratiquement tout ce que je faisais à côté.» SACHA  BITTEL

l'actu de Roman Bader
15 octobre: à l’ambassade à Sion avec Coconut Kings
16 octobre : Sedunum avec Coconut Kings Sin Filtro (acoustique)
19 novembre: Sunset Bar avec Coconut Kings
10 décembre: Point 11 avec Coconut Kings


Roman Bader, son profil
1987 Naissance
2008 Hannibal Slim & Captain Boogie
2010 Coconut Kings
2014 The Moonlight Gang
2020 La Maraude.

 

Franco vous vous êtes plus dirigé vers l’électro, l’expérimentation, vous Roman vers l’americana… 

Roman Bader Il y a d’autres projets que je monte, autres que le blues et le rock’n roll mais je reste dans les sonorités de cette époque. Ce sont des musiques qui me font plus vibrer parce qu’elles sont plus orga - niques. En jouant d’un instrument, il y a une sensualité, des vibrations qui passent parton corps, alors quand tu joues devant un public, ce que tu produis fait vibrer les gens et cela nous fait tous vibrer. J’ai l’impression que la musique électronique c’est comme du sexe au téléphone (rire). 

Franco Mento Par rapport à la vibration, la première chose que je fais avec mes pro - jets, c’est d’aller travailler dans les fréquences infrabasses ou super hautes, justement pour toucher le physique. Je n’ai pas la vibration que ton instrument va te donner, mais j’ai l’impression que c’est autant fort dans ma musique. Quand tu joues en concert, le moindre petit changement est capté par le public, et ça tu le sens. 

C’est quoi l’intention dans votre musique, faire avancer le schmilblick ou juste vous faire plaisir et faire bouger les gens? 

Roman Bader Pour moi la musique est venue naturellement, je ne me suis jamais dit: «Je vais faire de la musique pour…». Dès l’instant où j’ai touché un instrument il s’est passé quelque chose et ça ne s’est jamais arrêté. Une connexion. J’ai arrêté pratiquement tout ce que je faisais à côté. Je ne voulais plus que la musique. 

Franco Mento J’aime l’expérimental, chercher, faire écouter des sons qu’on n’avait pas entendus. J’aime quand on leur fait écouter une musique, les gens fassent: «wouahh», j’adore le groove. 

Qu’est-ce que le groove pour vous? 

Roman Bader Je suis sensible au groove, et je pense que c’est pareil même si tu le fais avec des machines électroniques. Je déteste la musique électronique froide. Kraftwerk, ils sont pionniers dans leur genre, bravo à eux, mais ça me laisse plat. Il faut qu’il y ait une pulsion, une pulsation, je ne suis pas croyant mais ça peut même partir vers quelque chose de métaphysique. C’est aussi une manière de se faire «sauter le caisson». Les Coconuts c’est une variation sur un rythme. 

Franco Mento: «L’une de mes plus grandes inspirations, c’est la musique traditionnelle du nord de l’Afrique». SACHA BITTEL

Son actu
En résidence avec la compagnie CocoonDance pour un projet «Standard»
Le 31 octobre aux Caves du Manoir pour «ADsonare»


Franco Mento, son profil
1980 Naissance
1999 Premier live au Pont Rouge à Monthey en 1re partie de Fabrice Lig 2015 «ADsonare», 1er album solo. L’album le fait jouer à Berlin, en Italie. Remix de Kangding Ray
2019 Bourse Musique Pro: Recherche sur la communication entre humains et robots, robots et robots.
2020 Prix culturel de la ville de Monthey
2020 «Morphing» et «Mutable», deux albums pré et post pandémie


Franco Mento C’est une façon de communiquer, comment on communique avec un rythme. Au final, ce qui est intéressant même en faisant des musiques hyper avant-gardistes c’est d’arriver à aller chercher des gens qui n’ont pas l’habitude de ça. Et s’ils arrivent juste à taper le pied. 

Roman Bader Toi tu vas aller chercher le truc pas évident et le rendre évident? 

Franco Mento C’est un peu ça. Forcément je bosse avec des machines, mais je vais essayer de jouer des pulsions africaines. Personne ne va s’en rendre compte. Parfois je fais bouger d’un millième de seconde. 

Roman Bader Ça me paraît très mathématique. 

Franco Mento C’est un peu mathématique. 

Roman Bader Je n’ai jamais intellectualisé ou essayé de comprendre la musique. 

Franco Mento Mais moi non plus. 

 Mais est-ce qu’elle doit être intellectualisée la musique? 

Franco Mento et Roman Bader Non! 

Roman Bader Chez moi, le morceau change en fonction du jour où il est joué, en fonction de ce qu’il se passe dans la soirée. Il suffit d’un détail qui change avant de jouer, une interaction avec quelqu’un qui me met de bonne ou de mauvaise humeur. Le sommet c’est quand tout le monde est de bonne humeur. Ça ne s’explique pas, tu joues comme tu causes. 

Franco Mento Sauf que pour moi, puisque ce sont des machines, je dois leur proposer ça. Je dois leur dire «fais comme t’as envie». 

Roman Bader C’est possible avec des machines? 

Franco Mento Je développe des machines qui me surprennent, qui doivent sonner différemment. 

Roman Bader Oui mais tu n’as pas un autre gus derrière qui n’était pas du même avis que toi ce soir-là. Ça s’est surprenant! 

 Comment vous vivez les surprises musicales sur scène? 

Roman Bader Moi j’aime bien. Sinon il ne faut pas faire de musique. On est tous un peu imprévisible, des fois ça part de travers. Mais c’est le jeu. 

Franco Mento C’est obligatoire, j’adore les impros même si ça fout les jetons, parce que je n’ai pas une guitare mais un ordi, et parfois tu ne sais pas ce qu’il se passe. Derrière mes projets, les albums, j’ai une ligne conductrice mais j’ai aussi à côté toujours une part d’impro, le morceau peut sonner plus gras ou moins, plus long etc… je fabrique mes petits softs mon système modulaire pour ne jamais jouer le même morceau la même chose, parce que j’ai des modules analogiques, et forcément comme un ampli ça va sonner différemment à chaque fois.

Roman Bader Tes machines, c’est un peu comme un groupe sur scène qui joue avec toi et qui ne sent pas la transpiration. 

Est-ce qu’il y a une bonne ou une mauvaise musique? 

Roman Bader Quand elle n’est pas sincère elle est mauvaise. Quand c’est fait par des charlatans, ça se sent. Si c’est précalculé pour que ça marche, ça s’entend quand ça passe à la radio, ce sont toujours les mêmes grilles d’accord. Et il y a une grosse mise en place pour vendre des t-shirts et une image. 

«Quand elle n’est pas sincère, la musique est mauvaise.» ROMAN BADER

 Il y a un côté très punk chez vous deux. 

Franco Mento Peut-être parce qu’on fait de la musique sans devoir la faire, sans se justifier. 

Roman Bader C’est quand même dingue de dire que c’est «punk» de le faire ainsi, alors que c’est juste naturel de le faire ainsi. 

Franco Mento Avec tout ce qu’on entend aujourd’hui, où tout est catalogué. Forcément quand ça sort un peu de la ligne, on te trouve punk. 

Vous connaissiez le travail de l’un de l’autre? 

Roman Bader Non. 

Franco Mento Non .


 

 

par Didier Chammartin