Coronavirus

Coronavirus: "chercher l'écho". Par Céline Zufferey

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Pandémie «Le Nouvelliste» inaugure un nouveau rendez-vous hebdomadaire. Une douzaine de personnalités issues de générations, de milieux socio-professionnels différents livrent leurs pensées sur l’impact social de l’expérience collective que nous vivons tous, et sur le temps d’après, quand la vie reprendra, sans doute différemment d’avant.

 20.04.2020, 20:00
Céline Zufferey, écrivaine, Lyon.

Après un mois de confinement, j’ai compris ce qui me perturbait le plus. Pas les limitations de liberté, l’absence des proches, les masques dans la rue. Pas l’angoisse latente, le décompte des morts, l’incertitude de l’après. Ce qui me fait vivre difficilement ce qui arrive, c’est le manque de récits.

Je n’assimile pas ni ne sais comment vivre cette situation car aucun récit ne m’y a préparée. Il n’y a eu ni entraînement ni répétition fictive au confinement. Le mot lui-même, confinement, n’était chargé d’aucun passé, d’aucune représentation; vide. Celui d’épidémie, au contraire, transporte un imaginaire, appelle des images, des souvenirs de grippes espagnoles et de grande peste. Mais ce à quoi nous sommes confrontés, tous entre nos murs, ce n’est pas l’épidémie, c’est le confinement. Et là, c’est l’absence de récit, de représentation. L’imaginaire collectif échoue, il n’y a rien en stock.

J’ai construit ce que c’est qu’être une femme en mélangeant Blanche Neige, Mulan, les seconds rôles des James Bond, la princesse Leia, ma mère, 37,2 degrés le matin, Moderato Cantabile et metoo. Je sais le mensonge par Pinocchio, la guerre par Apocalypse Now. Je sais l’absolu par Antigone, et l’effroi par Psychose. Quand à Lyon je prends le métro il y a le métro de New York. Quand je marche dans la rue il y a la mémoire des travellings dans la foule. Quand je me coiffe, m’habille, que dans un bar je commande un verre, quand chez moi je cuisine en musique, des centaines de fictions m’accompagnent, me dédoublent.

 

Je me perds dans une situation qui ne m’a jamais été contée, dans un réel qui n’est rien de plus que lui-même.
Céline Zufferey, écrivaine

 

Avec le confinement, je me heurte à l’absence d’histoires. Je me perds dans une situation qui ne m’a jamais été contée, dans un réel qui n’est rien de plus que lui-même, sans dimension, sans forme, aucun récit auquel se raccrocher, représentation à convoquer, aucune histoire avant de faire Histoire. Un espace vide et silencieux qu’on travestit en l’appelant «temps libre». Solitude non pas des êtres, mais absence de référents, de récits.

Avalanche d’écrits, dans ce «temps libre», qui tentent de combler le vide: journaux de confinement, analyses, ressentis, création, témoignages. Trop tard. Tous ces textes échouent à donner du sens. Il manque l’ampleur du passé, les répétitions, réécritures, tous ces signes ne fondent rien. Et on écrira la crise. Trop tard. On écrira les rues vides et les applaudissements aux fenêtres. Trop tard. Et on écrira le confinement, on mettra l’isolement en forme, on déterrera une logique. Trop tard. L’écriture n’est pas dans l’immédiat, la littérature ne s’écrit pas pour secourir le moment présent.

Voilà pourquoi, dans ces 3000 signes qu’on me propose toutes les deux semaines je ne ferai ni écriture ni littérature, je ne rajouterai pas de nouveaux signes aux signes, j’irai chercher dans ceux qui déjà ont été écrits, ceux qui déjà ont été dits, je chercherai l’écho.

Céline Zufferey, écrivaine, Lyon


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