Philippe Battaglia: «L’univers est trop petit quand on reste chez ses parents, faut voir le monde»

Une lettre cadeau chaque jour jusqu’au 24 décembre. Voilà ce que vous offre «Le Nouvelliste» en collaboration avec le festival Lettres de soie. Aujourd’hui, Philippe Battaglia s'adresse à son futur enfant.

21 déc. 2020, 08:00
Philippe Battaglia pour notre calendrier de l'avent.

Cher·e toi,   

T’es pas encore né que tu me manques déjà. A vrai dire, à l’heure où j’écris ces lignes, je ne sais même pas si tu seras une fille ou un garçon. Mais ça a pas vraiment d’importance. L’époque change et tu seras qui tu seras bien assez tôt. En tous les cas, sur l’échographie, t’es déjà magnifique.

Je ferme les yeux et je t’imagine, tes petits doigts boudinés accrochés à la moustache du chat, piaillant dans ton jargon de bébé incompréhensible, confortablement installé entre les cernes de tes parents. Des fois, ça me fait un peu peur. Je me demande si on sera à la hauteur. Et puis, je bois une bière et je me dis qu’on fera comme tous les autres, du mieux qu’on pourra avec ce qu’on a. Après tout, les parents, ce n’est rien d’autre que des enfants qui ont des enfants à leur tour.
Je t’apprendrai tout un tas truc, à marcher, à manger avec une fourchette, à faire un nœud de lacet, à lire, mais je te laisserai pas approcher de mes livres à moi, pas tout de suite, sinon, je vais me faire engueuler. Tu seras vachement impressionné et moi, je serai drôlement flatté.

Puis tu vas te mettre à grandir et je te dirai les conneries à pas faire. Tu me traiteras de vieux con et tu les feras quand même. C’est pas très grave, c’est comme ça qu’on se construit. Tu nous ramèneras tes copains et tes copines ou va savoir quoi. Je les aimerais pas, je te le dis tout de suite. Pas parce qu’ils seront bêtes ou moches, ou peut-être les deux, mais parce que chacun t’éloignera un peu plus de moi. Mais je te le dirai pas comme ça, parce que je serai trop fier pour l’admettre. 

Ensuite, tu vas te trouver un boulot. J’espère que ça sera un truc qui te passionnera. Ce qui est certain, c’est que j’y comprendrai rien. T’essayeras de m’expliquer une fois, peut-être deux, et t’abandonneras. Le vieux est largué.
Largué, je le serai aussi quand tu déménageras. L’univers est trop petit quand on reste chez ses parents, faut voir le monde. Je le sais bien, mais je me sentirai quand même triste et un peu heureux. Je t’appellerai souvent et tu me répondras pas toujours. On t’invitera à manger les dimanches et tu viendras, parfois. Tu seras trop occupé. 

A vivre. Et tant mieux.

Philippe Battaglia, auteur 

 

 

Une fenêtre épistolaire à ouvrir chaque jour pour aérer la morosité et combattre les solitudes. En collaboration avec le festival de la correspondance Lettres de soie, «Le Nouvelliste» propose 24 lettres, comme autant de petites lucioles dans les nuits de fin d’année. Une lettre en guise de cadeau. Peut-être vous y reconnaîtrez-vous? Peut-être fera-t-elle écho en vous? Peut-être vous donnera-t-elle envie d’écrire 24 lettres à votre tour pour aller de l’avent.