Courrier des lecteurs

13.01.2021Vie et mort d'une civilisation

Enfant, il m’était difficile de comprendre comment une civilisation pouvait s’éteindre. Les Perses, les Grecs, les Romains ont perdu de leur hégémonie alors que tout leur était permis et promis. Aujourd’hui, je peux vivre en direct la fin de la civilisation occidentale industrielle. Malgré tous les progrès scientifiques, sanitaires, économiques, un tout petit grain de sable vient mettre à mal une civilisation florissante, inventive et la plus sécuritaire. A force de tout vouloir aseptiser, maîtriser, elle s’enraye elle-même de sa propre force centripète. 

Toutes les autorités compétentes s’agitent, prennent des mesures. Rien n’y fait, et rien n’y fera. L’humain en est réduit à travailler et se nourrir. Le reste du temps il est enfermé dans son logement. Le seul divertissement autorisé est la pratique religieuse, mais contrôlée et réglementée. Les musées fermés, ce sont nos racines que l’on coupe. Les bibliothèques fermées, c’est notre mémoire que l’on renie. Les théâtres et les cinémas fermés, c’est notre capacité à nous émouvoir et à réfléchir que l’on bannit. Les cafés et les restaurants fermés, c’est le vivre ensemble que l’on étrangle. On interdit le voyage, l’aventure, l’effusion, le sentiment, la rencontre, la solidarité, tout ce qui façonne notre âme humaine.

Nous sommes ces troupeaux de lemmings affolés, guidés vers la noyade par nos petits écrans. La civilisation qui nous succédera s’inspirera de la fourmilière: un cerveau collectif piloté et programmé par les algorithmes de l’intelligence artificielle.

Plus tard, les archéologues qui tenteront de comprendre notre histoire seront sidérés et curieux de constater que les dernières activités humaines de notre civilisation se concentraient autour des remonte-pentes. Enigmatique cérémonial sacrificiel. 

Pierre-André Milhit, 1950 Sion
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