courrier des lecteurs

A Franz Weber

29 mai 2013

Oui, vous avez gagné M. Weber. Du moins, des hommes de loi ont décrété que votre interprétation des résultats du vote sur votre initiative était la bonne… mais avez-vous raison? Si l'on dépassionne le débat, certes le constat est juste: notre paysage est défiguré par le «cancer du béton». Ce constat n'est pas nouveau. Depuis longtemps les aménagistes et les amoureux de la nature le crient haut et fort, mais sans grand succès. Vous avez choisi d'amener le débat sur le terrain facile des gros sous et du passionnel, et ce qui se fait dans ces cas-là est rarement constructif à long terme. Si le constat est juste, vous avez proposé un très mauvais remède, un peu comme ces charlatans de l'époque qui parcouraient les campagnes de villages en hameaux pour vendre aux paysans élixir de jouvence et autres pommades miracle… La cause de ce cancer du béton n'est pas la résidence secondaire en tant que telle, non, c'est un mauvais aménagement du territoire. Et qui en est responsable? Les politiciens en charge de la gestion du territoire, et eux seuls, qui ont classé des terrains en zone à bâtir pour des motifs plus ou moins avouables, pour servir des intérêts opaques ou privés, pour des intérêts à court terme, pour acheter les suffrages qui les maintiendraient au pouvoir… sans étude d'aménagement, sans grande vision de l'avenir ou, plus grave, sans avoir même conscience de la responsabilité qu'ils prenaient! Ainsi, votre initiative ne résout rien. Elle porte l'opprobre sur les propriétaires de résidences secondaires, sur des gens qui ont simplement utilisé un droit fondamental de l'homme, celui de s'établir dans leurs propres murs, à l'endroit qui leur convenait, en respectant les lois et règlements en vigueur en la matière. Votre initiative ne punit pas les vrais coupables de cette situation, ni les spéculateurs. Elle punit les habitants et l'économie des régions souffrant de ce cancer. Elle punit surtout leurs contribuables à deux titres: d'une part, leur paysage n'est en rien amélioré, d'importantes surfaces à bâtir non seulement resteront inemployées, mais encore faudra-t-il en indemniser les propriétaires, quel gaspillage!… Et d'autre part, ils devront assumer les coûts des indemnisations et des infrastructures devenues sous employées ou surdimensionnées… Les politiciens, eux, seront toujours élus en caressant dans le sens du poil avec le même cynisme, et les spéculateurs continueront quand même de courir en toute liberté chasser les bonnes affaires dans les communes qui, jusqu'à ce jour, avaient le bonheur de ne pas atteindre ces fameux 20%, ce nombre d'or sorti du chapeau, et ne l'auraient sans doute jamais atteint sans votre déploiement d'énergie. Donc le cancer du béton va s'étendre en cercles concentriques autour des horribles stations qui ont nourri votre initiative… Les générations futures que vous avez beaucoup évoquées durant votre campagne hériteront d'un paysage encore plus dégradé avec les factures y relatives d'infrastructures nouvelles et de pollution additionnelle… beau résultat! La passion et les gros sous en jeux ont totalement effacé la nécessité de recherche de solutions intelligentes et «réparatrices». En gelant tout classement de nouveaux terrains en zone à bâtir, en privilégiant le remplissage des «dents creuses» dans les bourgs, en densifiant les terrains tout équipés, en dissuadant l'utilisation des terrains peu ou pas équipés, éloignés d'un noyau bâti… en essayant de redonner une lisibilité au paysage, des limites visuelles aux hameaux et villages… Solutions sur lesquelles même les bétonneurs vous auraient suivi, conscients qu'ils sont tout de même qu'un beau bâti est également leur carte de visite! Les générations futures devront vivre avec ce territoire qui donne à notre paysage un aspect de peau souffrant de vitiligo. Belle ardoise supplémentaire qui leur est léguée! Reste à espérer que les législateurs fédéraux et cantonaux auront à cœur et le courage d'adopter des textes et des politiques d'aménagement du territoire intelligents permettant d'annihiler les effets collatéraux et dommageables de votre initiative.
par René Monnet, Meyrin