11.09.2017, 17:19

Pourquoi l'hiver à venir pourrait être celui de trop pour les remontées mécaniques

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La succession de débuts d'hivers sans neige a pesé lourd sur les liquidités de nombreuses sociétés.

TOURISME Les quatre saisons passées sans neige à Noël pèsent lourd sur les petites et moyennes sociétés de remontées mécaniques valaisannes. A mesure que se succèdent les assemblées générales, les situations critiques se multiplient. Et si l'hiver tarde à nouveau à venir, ce pourrait être celui de trop.

«Il y a quatre ans, on a ouvert le 27 décembre. Le 29 l’année suivante, le 5 janvier l’année d’après et seulement le 14 en 2017… On vit saison après saison, on n’a pas le choix.» Comme un douloureux pensum, Fred Pont, président de Télé Mont-Noble, récite par cœur les dates d’ouverture de son domaine skiable, suspendues aux seuls caprices du ciel. En assemblée générale la semaine dernière, il l’a à peine caché, un nouvel hiver sans neige pourrait être celui de trop. Et ce n’est pas le seul.

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Des situations critiques

Après quatre saisons moroses, c’est un climat d’incertitude et d’inquiétude au moment de présenter les comptes des sociétés de remontées mécaniques en cette fin d’été. Et s’il ne reste qu’à s’en remettre au ciel, on en est à jouer à la roulette russe, ou presque. Car certaines situations sont critiques. Seuls les grands domaines ou ceux très bien dotés en enneigement mécanique s’en sortent. Partout ailleurs, les liquidités commencent à manquer ou font déjà cruellement défaut, jusqu’à parfois frôler la faillite. A Morgins, ce sont ainsi 4,5 millions de pertes qui ont été enregistrées ces quatre dernières années. La société lutte pour rassembler les 2 millions nécessaires à rouvrir le télésiège de la Foilleuse et renégocie sa dette avec les créanciers. Pour l’heure, c’est silence radio jusqu’au 15 septembre.

Les liquidités font défaut

Aux Marécottes, l’assemblée primaire de Salvan a décidé, mardi, de transformer son prêt de 4 millions en capital-actions. La société se retrouvait en effet dans une situation contraire à la loi, avec une perte cumulée qui dépasse la moitié du capital. Mais cela n’offre qu’un bref sursis, puisqu’il faut désormais que les actions trouvent preneurs pour apporter des liquidités.

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Trop importantes pour les laisser couler?

Télé-Anzère était dans la même situation à l’aube de la saison passée et la commune d’Ayent avait également joué les pompiers. Car les moyens mis à disposition par le canton séduisent peu. Sur les 40 millions à disposition dans le fonds pour le tourisme pour des prêts sans intérêt, seuls six avaient été sollicités à fin 2016. Quant à la loi sur les remontées mécaniques et ses 157 millions d’aides à fonds perdu, elle pourrait accoucher d’une souris.

A l’inverse, les communes injectent, épongent ou cautionnent des millions dans ces sociétés. C’est le cas à Evolène où les remontées sont sous perfusion depuis quinze ans. Et la question d’un abandon du ski, longtemps taboue, commence à se poser sérieusement. Cette question pourrait devenir une obligation, si Noël prend l’habitude de s’habiller en vert. Cependant, l’importance des remontées mécaniques étant jugée trop grande pour de nombreuses vallées et communes de montagne, beaucoup de collectivités préféreront s’engager pour éviter la perte de cette activité qui pourrait rimer avec l’abandon progressif de certaines stations.

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Quelles perspectives?

Or, sans enneigement mécanique et sans financement pour s’équiper – on parle d’un million de francs pour un kilomètre de piste – quelles autres perspectives que celle, naïve, de s’en remettre au ciel dans le contexte du réchauffement? Peut-on continuer de s’en remettre aux communes, déjà endettées? Est-ce le rôle de l’Etat de soutenir cette branche, à la manière de nos voisins? Faut-il durcir les conditions pour obtenir des concessions? Peut-on répondre à cette situation par des abonnements bon marché, à l’image du Magic Pass? Faut-il accélérer un virage vers un tourisme quatre saisons? Réponses en quatre perspectives.

1. Pour les sociétés en crise, abandonner le ski?

A Morgins, la perspective de voir le télésiège de La Foilleuse à l'arrêt cet hiver fait frisonner toute la station. © Sacha Bittel

Il a suffi de quatre hivers maussades pour que le débat devienne urgent et forcé. Pour les sociétés sans enneigement mécanique, ou avec un équipement sous-performant, la sanction a été nette. L’ouverture n’a pas été possible, les caisses se sont vidées et on se trouve désormais avec de l’eau jusque sous le menton.

A Evolène, la question d’une transition se pose

La commune d’Evolène, qui a épongé depuis des années les déficits de Télé-Evolène, a imposé une maîtrise des coûts, quitte à réduire les jours d’ouverture. Et ensuite? «Des réflexions pour établir plusieurs scénarios sont en cours et évidement qu’Arolla est stratégiquement la mieux placée pour devenir un pôle de ski. Mais une transition, ça ne se fait pas comme ça du jour au lendemain, ça se prépare», confie Serge Gaudin, conseiller communal chargé du tourisme.

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Il entend éviter les erreurs du passé qui participent à la situation délicate d’aujourd’hui. «Alors qu’Evolène devenait une station de ski, on a transformé les hôtels en appartements, se privant de lits chauds. Nous comptons aujourd’hui trois à quatre projets hôteliers, pouvons-nous supprimer d’un seul coup le ski à Evolène et prendre le risque de se priver de nuitées et de passages dans la commune?» s’interroge encore Serge Gaudin.

Un emplâtre sur une jambe de bois?

Mais longtemps, Evolène a caché la forêt. Car, ailleurs, cette question de transition allait s’imposer, Réchauffement climatique oblige. La succession de débuts d’hiver sans neige a ajouté un autre paramètre: elle a coulé les liquidités. A Morgins, on préfère ne pas y penser, mais la possibilité de voir les installations à l’arrêt cet hiver est réelle.

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Et même si la société parvenait à trouver les 2 millions nécessaires pour faire tourner le télésiège et à renégocier sa dette, il lui faudrait, ensuite, trouver 3 millions à investir dans un enneigement mécanique performant. Préférant rester anonyme sur ce point, un représentant d’une autre station nous le souffle: «Mais n’est-ce pas poser un emplâtre sur une jambe de bois?» A cela, partout, on oppose le même argument: les remontées mécaniques sont synonymes de vie dans les communes. Pour le président de Télé-Anzère, Sébastien Travelleti, elles sont aux vallées ce que les banques sont à la Suisse: «too big to fail».

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2. Pas d'enneigement mécanique, pas de concession?

En Autriche, il est obligatoire de garantir l'enneigement d'une piste pour obtenir une nouvelle concession d'installation. © Keystone

En Autriche, aucune concession n’est délivrée si l’enneigement de la piste correspondante ne peut être assuré. Pour le président de Télé-Anzère, Sébastien Travelleti, il faut oser ce discours. «On ne peut plus rentabiliser une installation sans garantie d’enneigement.» Dans le val d’Anniviers, où les domaines sont plutôt bien équipés en enneigement mécanique et résistent de fait plutôt bien, on fait la même analyse. «Aujourd’hui il faut être clair, sans canons à neige, on serait tous morts», reconnaît Olivier Salamin, président des remontées mécaniques de Chandolin-Saint-Luc.

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Les caisses sont vides…

De quoi inquiéter pour les domaines des Marécottes et de Nax qui ont investi dans de nouvelles installations alors que l’enneigement mécanique est quasi nul. Pour eux, cet enchaînement d’hivers secs est arrivé au pire moment. Télémarécottes venait d’investir 10_millions et Télé-Mont Noble 7 pour la construction de deux télésièges. «Le choix s’impose parfois par des impératifs de modernisation, de confort, analyse Pascal Bourquin, directeur de la société de Grimentz-Zinal. Mais il faudrait au minimum garantir un axe principal d’enneigement.» Pour Fred Pont, président de Télé Mont-Noble, ce chantier fait partie des priorités. «Mais nous devrons nous tourner vers les actionnaires pour trouver les liquidités.» L’homme reste positif car, à ses yeux, toute autre perspective est «impensable».

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... et les investissements indispensables

Pour Pascal Bourquin, le problème n’est pas tant dans l’enneigement manquant à Noël mais dans la perception des clients. «Noël a toujours été une période compliquée. Mais, aujourd’hui, les gens veulent qu’on leur assure la neige. Si on ne peut pas, ils ne viennent plus.»

Mais est-ce à dire qu’il faut renoncer, en contrepartie, à investir dans de grandes installations de qualité, à l’image de la liaison entre Grimentz et Zinal au coût colossal de 31 millions de francs? «Surtout pas, il ne faut pas diminuer les prestations, c’est un équilibre à trouver. Il faut aussi atteindre une certaine taille. Depuis que la liaison a été réalisée, les gens ont en pour leur argent, même quand la neige naturelle manque. Et, au fond, où va-t-on lorsqu’on a le choix entre Happyland et EuropaPark?» Mais pour les sociétés qui manquent de liquidités, cela reste un vœu pieu.

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3. Le recours aux aides publiques. Qui pour aider les communes?

Souvent, ce sont les assemblées primaires des communes qui jouent les pompiers pour les remontées mécaniques. Pendant combien de temps encore? © Christian Hofmann

Est-ce à l’Etat de voler aux secours des remontées mécaniques? En gestation, une loi d’encouragement prévoit que l’Etat s’engage, à fonds perdu, à hauteur de 20% pour de nouvelles installations. Au total ce sont 157 millions qui seraient débloqués.

Pas les mêmes règles du jeu

Et même si cette aide devait franchir le cap du Parlement – ce qui est peu probable – seule une dizaine de stations parmi les plus rentables du canton en profiteraient. «On n’a pas les mêmes règles du jeu avec nos concurrents en Europe et en Suisse avec des contributions à fonds perdu nettement plus importantes», soupire Sébastien Travelleti, président de Télé-Anzère. «Ça n’a pas de sens de tout baser sur des critères de rentabilité, ça ne tient pas compte de questions stratégiques», renchérit Serge Gaudin, conseiller communal à Evolène et citant l’exemple d’Arolla. Président des remontées mécaniques de Chandolin-Saint-Luc, Olivier Salamin est tout autant critique: «Seules les grandes seront mises en avant, alors que les petites et moyennes, si elles se positionnent correctement, jouent un rôle important.»

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Les communes en première ligne

Mais dans les faits, ce sont souvent les communes qui, par des prêts, des cautions, des abandons de créances ou des subventions maintiennent ces sociétés à flot ou leur permettent d’investir. Or, à long terme, n’y a-t-il pas un risque pour les communes elles-mêmes? Les citoyens de Salvan viennent ainsi de transformer un prêt de 4 millions en capital-actions. En clair, c’est un don. Pour Florian Piasenta, président de Salvan: «Il était inenvisageable que la commune renonce à venir en aide à cette société, étant donné l’argent investi il y a cinq ans et l’importance pour la commune. Il aurait été pire de ne rien faire.»

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Les exemples ne manquent pas, à l’image de Chalais qui a ainsi injecté des millions dans la société de TéléVercorin qui, selon le réviseur des comptes, suspend son équilibre financier à l’ouverture de la résidence de tourisme en décembre prochain. Du côté de Salvan, on sait que la situation ne peut pas durer éternellement: «La concession de la télécabine arrive à échéance en 2025. Il faudra débourser trois, cinq ou quatorze millions. Si la situation ne s’est pas nettement améliorée, on mettra la clé sous la porte.»

4. Créer du volume en baissant les prix?

Avec son abonnement à 222 francs, Saas-Fee a cassé les codes. Sur place, les nuitées et la fréquentation sont remontées en flèche l'hiver dernier. © Saas-Fee Tourisme

Saas-Fee, le Pass Saint-Bernard, le Magic Pass, les initiatives qui agissent sur le prix du ski se multiplient depuis la saison passée. Avec deux objectifs pour les sociétés de remontées mécaniques: augmenter le nombre de skieurs et assurer des liquidités avant l’ouverture de la saison. Nous l’écrivions en juillet dernier, le seuil de 70 000 Magic Pass vendus permet à chacune des sociétés de percevoir un montant correspondant à la vente moyenne des abonnements de saison des années passées. C’est donc un bol d’air bienvenu pour ceux qui sont pris à la gorge.

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Ne plus augmenter les prix

«Le chiffre d’affaires était jusqu’ici trop dépendant de la Météo. Or, avec une perte d’un quart des journées-skieurs en dix ans, il faut ramener les gens au ski. L’an dernier à Anzère, il nous a manqué 20 000 journées-skieurs», ajoute Sébastien Travelleti, qui est aussi un des initiateurs du Magic Pass. Pour lui, augmenter les prix n’était plus possible. Ce qui fait dire au président des remontées mécaniques de Chandolin-Saint-Luc que «les chiffres étaient faussés depuis des années puisqu’on se contentait d’augmenter le prix pour compenser la perte des skieurs.» Pour lui, le Magic Pass s’adapte au marché mais ne fera pas tout. «On ne peut plus continuer cette fuite en avant, d’où l’importance d’une véritable stratégie politique. Il faut se mettre sur une orbite claire et choisir un positionnement adéquat.»

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Expérience positive

Ceux qui ont expérimenté, l’hiver passé, l’effet des passes en sont globalement satisfaits. C’est le cas d’Alain_Darbellay, directeur de Télé La Fouly-Champex-Lac. «L’hiver passé n’a pas été bon et faisait suite à une saison record lors de la Fusion des deux sociétés. Mais il est clair que le passe a permis de limiter la casse, ça aurait été bien pire sans cela.» Son homologue du côté de Vichères-Liddes était plus catégorique lors de l’assemblée au printemps. «Sans le passe, on était morts», lançait Jean Pahud. A Saas-Fee, la fréquentation de la station à la suite du lancement de l’abonnement à 222 francs a été dopée. Pour le président de Télé Mont-Noble, Fred Pont, le Magic Pass ne «sauvera pas la baraque» mais est source de beaucoup d’espoirs. «Si, avec ça et de la neige, on ne s’en sort pas, alors je n’y comprends plus rien.»

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