04.06.2018, 00:01

«Il faut accepter le fait qu’on est tous le barbare de quelqu’un d’autre»

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La philosophe et académicienne Barbara Cassin lors de sa conférence au collège des Creusets.
Par jean-francois.albelda@lenouvelliste.ch / photo sacha.bittel@lenouvelliste.ch

RENCONTRES ORIENT-OCCIDENT La philosophe Barbara Cassin, qui a rejoint début mai les rangs des Immortels de l’Académie française, a ébloui le public lors de deux magistrales conférences. Interview.

«Face à la problématique de l’accueil des migrants aujourd’hui, il est impossible de rester calme...» Les mots sont posés, pesés. Barbara Cassin sait comme peu la densité de la langue, la redoutable plasticité de cette matière, qui peut aussi bien renvoyer dos à dos que susciter la vraie rencontre, le vrai partage des humanités. Lors de cette édition des Rencontres Orient-Occident, elle a été l’une des oratrices les plus impressionnantes au château Mercier et au lycée-collège des Creusets, par la limpidité absolue du discours et l’ancrage de son action dans le réel, comme avec le tout récent projet des Maisons de la sagesse, qui a pour objet le vivre- ensemble au sens le plus juste qui soit.

Barbara Cassin, justement, cette notion de vivre-ensemble, comment la définissez-vous?

Il est vrai qu’aujourd’hui, dans le discours politique notamment, le vivre-ensemble est devenu un élément de langage, un cliché un peu galvaudé, ce qui peut s’avérer dangereux. Je conçois cette idée comme le faisait Hannah Arendt, qui elle-même la caractérisait d’après Aristote. Pour lui, le meilleur modèle de société – contrairement à Platon qui utilisait la

métaphore d’un navire, avec un capitaine au gouvernail, des matelots – est à l’image d’un pique-nique. Chacun apporte ce qu’il possède, ce qu’il sait faire. Et pour que ça soit bon, intéressant, il faut surtout que tout le monde n’amène pas la même chose. Ce serait triste que tout le monde apporte des tomates, même si c’est très bon...

D’où cette idée des Maisons de la sagesse, où les différences entre les cultures sont respectées et cultivées plutôt que gommées...

C’est ça. Il y a une phrase d’Hannah Arendt qui m’a infiniment troublée et qui m’a inspiré ce projet: «Manifestement, personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis». Je crois que nous sommes au moment de l’internement de certains êtres humains par ceux qui sont leurs amis. Quand on met en lien cette phrase avec le nombre de morts en Méditerranée – 6000 en 2017 – on ne peut pas rester indifférent.

Et donc, vous envisagez cette problématique à partir du versant linguistique. Celui de la traduction. Est-ce porteur?

Disons qu’on n’a pas tellement le choix. Il faut bien commencer par un bout et ce bout-là c’est celui qui est à ma portée dans le pique-nique d’Aristote... Si je peux me réjouir de mon élection à l’Académie française, c’est surtout parce que cela agrège des directions de pensée qui sont déjà présentes dans l’institution et cela rend ces idées plus puissantes.

Traduire, comprendre, pour apaiser les troubles du monde...

Oui. Umberto Ecco écrit: «La langue de l’Europe, c’est la traduction». C’est une très belle idée. Nous travaillons en lien avec des traducteurs dans l’accueil des migrants, mais nous allons chercher le sens entre les mots. Il faut envisager la difficulté de se comprendre comme un tremplin et non comme un obstacle. Et pour cela, il faut accepter de prendre ce temps, celui d’accepter le fait qu’on ne comprend pas tout de suite. Les différentes langues sont autant de visions du monde. Il faut comprendre quelles sont les représentations qu’elles portent, qu’elles véhiculent.

Par exemple?

La notion grecque de logos a au moins une trentaine d’équivalents en français: parole, pensée, relation, phrase, développement etc. Les Latins ont génialement traduit cela en deux mots: ratio et oratio, raison et discours. Typiquement, ce sont des intraduisibles. J’ai dirigé la publication du «Vocabulaire européen des philosophies», dont le sous-titre est «Dictionnaire des intraduisibles». Intraduisible ne signifie pas ce qu’on ne traduit pas, mais plutôt ce que l’on ne cesse pas de traduire. Par exemple, quand dans la bureaucratie de l’accueil, vous demandez sa date de naissance à un Malien de l’ethnie Soninké, il donnera le 1er janvier ou le 31 décembre, parce que pour lui, ça ne veut pas dire la même chose que pour nous.

Il faut donc accepter cette complexité pour mieux intégrer.

Oui, et ce qui fait beaucoup résistance aujourd’hui, c’est la cohabitation des trois religions monothéistes. Nous travaillons sur les mots qui sont essentiels aux trois grands livres, la Torah, la Bible et le Coran et étudions les visions qu’ils portent. Comment dit-on «Dieu» dans les autres langues? Comment traduit-on «Dieu»? Peut-on le mettre au pluriel? Au féminin? Se poser ces questions du point de vue de la langue amène des déclenchements d’intelligence qui font du bien.

Il faut, en somme, sortir du piège ethnocentriste?

Je suis helléniste, la pensée, la philosophie, la littérature grecques sont des choses remarquables. Mais le logos grec rejette les «barbares», ceux qui ne parlent pas «comme moi» et qui, après tout, ne sont peut-être pas des hommes «comme moi». Or, il faut accepter le fait qu’on est toujours le barbare de quelqu’un d’autre. Dès lors, la notion d’universel se complique. L’universel est toujours celui de quelqu’un, d’une culture. Ne pas le réaliser, c’est en être prisonnier.

Les Maisons de la sagesse: soigner les maux du temps par les mots

Initié à la suite de l’exposition «Après Babel, traduire», au Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille dont elle fut la commissaire, Barbara Cassin a lancé en 2017 le projet des Maisons de la sagesse, réseau de lieux et d’actions pour l’heure basé à Marseille et Aubervilliers. Il comporte trois volets. Le premier est la constitution d’un Glossaire de la bureaucratie, afin de faciliter la compréhension des «intraduisibles» de l’administration pour les migrants tout juste arrivés. Le deuxième est la constitution d’une banque-musée. En lien avec un organisme de microcrédit, il s’agit d’aider financièrement à la réalisation de projets, en contrepartie du prêt d’un objet et du récit qui l’accompagne. Le troisième est la rédaction d’un «Dictionnaire des intraduisibles» des trois monothéismes.

SON PARCOURS

1947: Naissance à Boulogne-Billancourt

1964-1974: Etudes à la Sorbonne, à l’Université de Lille III, doctorat et rencontre avec Heidegger

Dès 1974: Brillant parcours de professeure, de chercheuse au Centre Léon-Robin et au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

1994: A la suite de l’abolition de l’apartheid, elle participe à la commission Vérité et réconciliation en Afrique du Sud

Depuis 2017: Mise en œuvre du projet Maisons de la sagesse

Depuis mai 2018: Elle est nommée à l’Académie française, devenant la neuvième femme académicienne, et la cinquième à y siéger à ce jour.


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