03.07.2020, 21:00

Architecture et Patrimoine du XXe siècle en Valais: Habitats individuels

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Un «white cube» avant-gardiste dans les vignes de Saillon! La maison Morand-Pasteur (Alberto Sartoris, 1936), conçue telle une «petite maison familiale» sur trois niveaux, a retrouvé son crépi minéral d’origine.

4/4 «Le Nouvelliste» propose une série de quatre épisodes sur les ouvrages d’art, l’art sacré, les constructions en lien avec le tourisme et la santé, l’habitat individuel. Focus sur deux habitations remarquables, classées au niveau cantonal.

Série réalisée en collaboration avec le service cantonal de l’immobilier et du patrimoine (SIP)

Deux habitations, représentatives de l’architecture du XXe siècle, sont successivement présentées dans ce dernier chapitre.

D’une part, la maison Morand-Pasteur (Alberto Sartoris, 1936) à Saillon, dont la restauration à bout touchant, révèle la polychromie intérieure: des tonalités uniques, issues du clavier de couleurs Le Corbusier. Un vrai scoop et une première publication à ce propos.

Et d’autre part, le Trigon (Heidi et Peter Wenger, 1956) à Rossvald dans le Haut-Valais, véritable «Toblerone sur pilotis».  

Coup de foudre 

En 2018, Jean-François Rappo tombe sous le charme de la maison Morand-Pasteur, reflétant fidèlement les aspirations plastiques de son auteur. L’excellent état de conservation de l’une des rares œuvres d’Alberto Sartoris, construite selon les préceptes de l’architecture rationnelle, est remarquable.

Et peut s’expliquer par le fait que la maison a été occupée par la même famille depuis 1946.

Son nouveau propriétaire relève toutefois quelques transformations apportées au fil du temps, dont la création d’un vestibule dans le séjour au rez-de-chaussée, l’agrandissement de la cuisine laboratoire et l’avancée d’un mur extérieur.

«Pour le reste, dit-il, l’imbrication des volumes, les éléments architecturaux comme le toit plat, la terrasse, la loggia et la pergola sont demeurés à l’identique. Radiateurs en cuivre, boiseries intérieures et parquets sont préservés.» 

Une suite de fenêtres panoramiques, dont l’ouverture fixe réhabilitée, caractérise le séjour du rez-de-chaussée. Les murs et le conduit de cheminée révèlent les couleurs Le Corbusier: «gris 31», «vert clair» et «terre d’ombre brûlée 31». Le radiateur en cuivre et le parquet en chêne sont d’origine. État du Valais/SIP © Nicolas Sedlatchek

 

Jean-François Rappo entreprend dès lors une ambitieuse restauration pour rétablir la disposition spatiale et la riche polychromie intérieure d’origine.

Quand la chance sourit

Et c’est une véritable enquête policière qui débute sur base d’une recherche de documents, photos et témoignages.

Un restaurateur d’art, mandaté par Laurent Grichting du SIP (Service immobilier et patrimoine) retrouve la trace des couleurs sous les couches de tapisseries.

La restauration débute en ôtant les couches de papier peint sur les murs. État du Valais/SIP © Nicolas Sedlatchek

 

Mais c’est en consultant le fonds d’archives constitué par Sartoris lui-même et conservé aux Archives de la construction moderne à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (Acm–EPFL), que Jean-François Rappo et l’architecte Aurélie Blanchard (bureau M A &D), responsable de la restauration, font une découverte capitale.

Un mystère dévoilé

«Sur de petites fiches de commande de couleurs avec l’en-tête de la maison de décoration F. Genoud à Lausanne, nous avons identifié l’esquisse des plans de la maison, le nom des couleurs et les numéros de référence.

Ces derniers correspondent à la gamme Salubra 31 du clavier de couleurs Le Corbusier. Nous étions excités mais rassurés aussi car nous n’avions plus à prendre la responsabilité d’une interprétation. Tout était là!» 

Les murs ont renoué avec le nuancier de couleurs Le Corbusier. Toutes les couleurs du rez-de-chaussée ont été appliquées à l’huile de lin sur crépi. Le «rouge vermillon» côtoie le «vert anglais pâle». L’escalier en PVC gris est restauré, sur base de visuels de 1936. État du Valais/SIP © Nicolas Sedlatchek

 

Le propriétaire précédent avait augmenté le volume de la cuisine laboratoire originale, de 10 mètres carrés. État du Valais/SIP © Nicolas Sedlatchek

 

Aujourd’hui, l’intérieur de cette maison de 120 m2 de surface habitable, a retrouvé sa polychromie, contrastant avec un extérieur monochrome.

«Les couleurs ont un rapport stimulant entre elles. Leur association aux proportions et enchaînements de volumes transmet une ambiance très sensorielle, physique, presque tactile, qui se traduit par un sentiment d’intimité joyeuse et ludique.»

La maison en lien avec le paysage

Les fenêtres en bandeaux, rectangulaires ou asymétriques, ouvrent la vision sur la plaine du Rhône, le Haut de Cry, la Pierre Avoi, la tour de Saillon.

Chaque pièce a son identité et sa solution pour communiquer avec le paysage, qu’il s’agisse d’ouvertures ou de loggia, terrasse, balcon. «Cette maison est un mirador, la lumière tourne autour.»

La cuisine laboratoire originale, telle un petit kiosque plaqué contre la maison, a récupéré ses dimensions. La porte, la barrière courbée de style «petit paquebot» et la grande fenêtre fixe sont restitués. État du Valais/SIP © Nicolas Sedlatchek

 

Le lien avec l’environnement s’établit aussi depuis l’intérieur: «Le mur du séjour, découpé par une fenêtre fixe, affiche une couleur vert feuille de vigne du mois de juin Le Corbusier. L’approche est moderne mais aussi naturaliste.»

Il demeure toutefois quelques inconnues, en l’absence de documents, détails ou photos d’époque. Si la salle de bain a révélé une partie de son secret - des catelles de terre cuite bleues -, sa disposition spatiale originelle reste un mystère.

Il en est de même pour la cuisine, qui a néanmoins retrouvé ses proportions d’antan. «La restauration de ces pièces est réversible au cas où de nouvelles informations sortiraient de l’ombre.»

Un «Toblerone sur pilotis»

Trigon ou triangle, ainsi appelle-t-on familièrement cette maison de vacances située sur un alpage de Rosswald, dans le Haut-Valais. Et pour cause: la forme du bâtiment est un triangle parfaitement équilatéral. 

Situé à 2000 mètres d’altitude, le Trigon (Heidi et Peter Wenger, 1956) représentait pour ces architectes, un objet de recherche autant qu’un lieu de retraite. Le toit, élément clé du bâtiment, définit sa forme et son espace intérieur*. ACM/EPFL – fonds Heidi et Peter Wenger


Construit en 1956 selon les plans du couple d’architectes de Brigue, Heidi et Peter Wenger, «la maison de vacances ressemble à un Toblerone sur pilotis», dixit son actuel propriétaire Ruedi Lattmann.

Lui-même architecte et ami proche des Wenger, assure aujourd’hui la vice-présidence de la Fondation Heidi + Peter Wenger. 

«Vivre avec et dans la nature»

Le couple d’architectes a conçu le Trigon, tel une sorte de laboratoire expérimental privé. «Ce n’est pas seulement une maison, elle démontre toute une philosophie de vie», explique Ruedi Lattmann.

Soigneusement et avec un penchant pour la perfection, les Wenger ont planifié cette maison de vacances selon le mantra «vivre avec et dans la nature». 

Un étroit escalier en vis relie les différents niveaux. Tout le mobilier, dessiné et réalisé par le couple d’architectes est conçu sur mesure. La cuisine minimaliste est condensée en un seul meuble*. ACM/EPFL – fonds Heidi et Peter Wenger

 

C’est pourquoi, elle se dispense de tout luxe superflu. Elle est uniquement chauffée par un simple poêle à bois et il n’existe aucune voie d’accès pour la rejoindre. La construction se fond dans le paysage à tel point qu’en hiver, elle disparaît dans son environnement blanc.

«De nombreux habitants du coin ignorent encore son existence», souligne son propriétaire. Et pourtant! Classé monument d’importance suprarégionale, c’est un véritable bijou, peaufiné au fil des ans par ses concepteurs.

Une cuisine visionnaire

À l’intérieur, le bloc cuisine, en forme d’hémisphère, tourne autour de son axe. Le regard se promène dès lors vers l’ouest dans la vallée du Rhône ou vers l’est dans la forêt de mélèzes. Les façades sud et nord du bâtiment, dépourvues de fenêtres, accentuent le cadrage des pignons vitrés. 
 

Il suffit d’escamoter la table à manger dans le faux plancher pour agrandir l’espace et décupler la vue*. ACM/EPFL – fonds Heidi et Peter Wenger

 

Un escalier en colimaçon étroit relie l’espace principal vers une couchette en mezzanine et le sous-sol. L’espace à manger, avec table escamotable dans le faux-plancher, ouvre la vue au travers des grandes fenêtres triangulaires, munies de larges volets en bois se rabattant tel des ponts-levis.

Ouverts, ils constituent le porche d’entrée en amont et une terrasse en aval. Fermés, ils protègent le Trigon de toute intempérie. 

Première restauration en vue

Cette maison de vacances, d’une élégance sobre et épurée, impressionne par l’utilisation de matériaux indigènes et traditionnels: structure en bois et toit de bardeaux en mélèze.

«L'objet est résistant et jamais restauré à ce jour. Il le sera toutefois prochainement, mais sans le moindre ajout de confort.»

Le Trigon n’a pas uniquement séduit Ruedi Lattmann. Heidi et Peter Wenger de leur vivant ont concrétisé plusieurs «huttes jumelles», dans l’Oberland bernois et en Suisse orientale, témoignant aujourd’hui de leur vision exemplaire d’une architecture simple et intégrée.  

«La Section Patrimoine bâti du service est à disposition des propriétaires de monuments historiques pour les conseiller et les accompagner dans leurs projets», conclut l’architecte cantonal Philippe Venetz. «Un appui tant financier que d’expert garantit la qualité des chantiers de restauration, dont les résultats sont présentés dans des publications et lors des Journées européennes du patrimoine. Cette manifestation aura lieu les 12 et 13 septembre 2020.»


* Propos tirés de «L’Architecture du 20e siècle en Valais 1920-1970». Ouvrage réalisé sous la direction de l’Etat du Valais en collaboration avec les Archives de la construction moderne, 2014.
 


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