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13.02.2013, 14:07 - Valais
Actualisé le 13.02.13, 14:16

L’adieu à Luc Lathion, géant insaisissable de la peinture

Une des oeuvres de Luc Lathion.
Crédit: DR

Luc Lathion, le solitaire et le rebelle de St-Luc, est décédé à l’âge de 81 ans. Le Valais et la peinture perdent avec lui un artiste hors norme, totalement inclassable.

Luc Lathion n’est plus. Il avait 81 ans. Et le Valais, la Suisse, la peinture perdent un personnage totalement hors norme et inclassable. «J’ai interrogé Luc Lathion, écrivait un jour Maurice Chappaz, et j’ai cru entendre un alchimiste d’un nouveau genre ou un accoucheur de soi-même.» J’ai eu la même chance l’an dernier, de m’entretenir avec lui à plusieurs reprises dans l’optique d’un ouvrage qui lui sera consacré. Il était encore et toujours rebelle, avare de ses mots, mais quand il parlait, c’était d’une voix forte et pour dire des réalités sans concession. Pourtant, le silence et le travail étaient clairement ses deux modes d’expression favoris. «Les propos n’ajoutent jamais rien à un tableau; m’a-t-il confié un matin derrière sa mythique tasse de thé noir. S’ils sont nécessaires, c’est que le tableau est mauvais.»

Au cœur de son œuvre, une nature et des paysages magnifiés comme personne avant lui. Hors de toute école et des influences faciles. Des rivages de l’Atlantique aux vergers et aux montagnes du Valais. Il y a traqué cette puissance primitive qui est à l’origine de toute chose. Comme dans ses ciels, ses oiseaux, ses natures mortes ou son approche unique des atmosphères urbaines, à Paris ou à New York. Avec cette manière unique des recréer des formes humaines, tantôt identifiables, tantôt spectrales. Chez Luc Lathion, il y a d’abord l’œil qui transmet la couleur, ses brasiers et ses tourments intérieurs. L’œil qui scrute son interlocuteur au fond l’âme et lui laisse deviner quelques clés de compréhension de ses tableaux et de ses étonnantes sculptures.

«Traduire l’invisible, une sacrée aventure»

Lathion se faisait volontiers lapidaire, extrême même, lorsqu’on l’interrogeait sur le monde: «Il n’y a pas de monde extérieur pour le peintre qui va fouiller aux racines. Il y a la réalité extérieure, certes, mais cette réalité-là qui est l’anecdote, il ne la connaît pas. L’essentiel se décante en lui des profondeurs de sa nature. Le noyau de ces profondeurs, c’est l’invisible. Et traduire l’invisible, c’est toute une sacrée aventure, mais la seule passionnante à risquer, quitte à faire le plongeon. D’ailleurs, les plongeons sont une excellente chose.»

Luc fut peintre par impérieuse nécessité. «J’y suis venu par les lois de ma nature, répétait-il. Ni les exorcismes, ni la mort aux rats n’y ont pu mais.» La forme, il la sent, il la vit. «Elle correspond aux intensités de mes vibrations et impulsions par rapport à la matière humaine… Formes et couleur sont si intimement liés. Il n’y a ni séparation, ni adjonction. «La plénitude de la forme procède directement de l’intensité de la couleur.» C’est un axiome.»

Dans les années soixante, Maurice Chappaz raconte «son ami», «sa quête du chef d’œuvre inconnu». Il lui prête ses mots, mais ne trahit rien du talent excessif en tout de Lathion: «Je faisais bouger des surfaces qui bougeaient sur des profondeurs. Ça tenait sur des angles. C’était vertical et horizontal. Puis j’ai fait sauter ces angles qui ne me disaient plus rien. Alors ça partit sur des diagonales. J’ai bossé et j’ai abouti à la Roue. Je la faisais tourner. Ma peinture s’enchevêtrait par cercles. Mes premières séries je les appelais les marécages, les silhouettes, les mosaïques. Ce que je désirais? Ce que je cherchais? Une intensité d’expression, une densité plastique. – Je voulais aboutir à du solide, plus solide que les murs.»

«J’en vins ensuite à être séduit par le pointu, l’aigu; par vouloir, encore, un sentiment de nature plus prononcé. Mes séries continuent, une année ou six mois chacune: les crêtes, les feuillages frigides, les cartes géographiques, Avec de grandes toile commencées le matin et raclées le soir, des toiles comme des plans d’herbage. Et ensuite, je vis les choses autrement, je pensais des magmas de terre. Ça change, ça changera encore – quelque temps j’eus besoin de figures, à l’imprévu, je dessinais des bêtes, des poissons, des dragons, des coqs. (ndlr: bestiaire assez typique de la tradition chinoise très inspirantes pour les peintres occidentaux au début du XXème siècle.) Elles jaillissaient du bleu ou du vert ces bêtes.»

«Vous voulez aboutir où? me questionnait un marchand. Et j’éclatais de rire. Je veux cracher et je crache tant bien que mal, peu importent les moyens. Je rêvais ensuite de tripailles, de formes animales, végétales. Des branches, des écorces me sortent. J’avais peint au couteau, au couteau de plus en plus large, j’ai repris la brosse. J’ai amorcé peut-être un autre rythme de construction.»

Une grâce immédiate qu’il nous laisse en héritage

«Vous ai-je tout dit? enchaîne Lathion. Que non pas, j’ai oublié, entre temps j’ai dessiné à l’encre. J’utilise l’huile d’abord pour poser un fond, un fond fluide et sitôt obtenu je vois des choses, par exemple des herbes, j’appelle les choses en devenir, en fermentation – les marais, les herbes, les racines. Enfin nous voilà sur ce fond: en un instant je jette les signes, mon alphabet. Je dessine. Ça doit tenir d’un coup si spontanément.» Un seul témoignage. D’une traite. Avec cette rapidité sans concession qui accompagne toutes les saillies et les rares confessions de Lathion.

Maurice Chappaz n’ajoute que deux phrases à la diatribe de son complice valaisan. «La genèse est signée. Cette création comme l’autre, la sincérité la rendra claire et elle recevra la grâce.» La grâce. Celle d’un peintre qui a le secret de nous la dispenser sans qu’on ait besoin de la traquer. La grâce immédiate et totale. Absolue.

Qu’il emporte avec lui mais nous laisse sur ses toiles.

Par Jean-François FOURNIER



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