L'enseignante française Laurence Juin a été l'une des pionnières dans l'utilisation des réseaux sociaux ou des outils numériques dans l'enseignement. Rencontre.
Laurence Juin utilise depuis maintenant près de quatre ans les réseaux sociaux et plus particulièrement Twitter avec ses élèves âgés de 15 à 18 ans. L'enseignante d'histoire-géographie au lycée professionnel de La Rochelle en France est l'une des premières à avoir exploré les possibilités pédagogiques du monde numérique. Cette spécialiste des réseaux sociaux dans le domaine de l'éducation est régulièrement invitée à partager son expérience lors de séminaires ou de forums à travers le monde. Elle sera présente mercredi 7 novembre à Sion lors d'une conférence intitulée "L'éducation numérique d'aujourd'hui, c'est la force de travail de demain". Son allocution sera suivie d'une table ronde avec différentes personnalités concernées par la thématique. Le conseiller d'Etat Jacques Melly, le conseiller national Yannick Buttet, le chef de l'information et de la prévention à la police cantonale Jean-Marie Bornet, un inspecteur du secondaire II Joël Grau, le président de la FRAPEV (associations des parents d'élèves du Valais romand) Tristan Mottet, le bloggeur Olivier Salamin ou encore le président du comité directeur de la HES-SO Marc-André Berclaz confronteront leurs points de vue. Dans l'intervalle, nous avons rencontré Laurence Juin par écrans interposés. Interview.
Comment réagissent les élèves face à l'utilisation des réseaux sociaux en classe?
Au départ, c'était nouveau, mais maintenant, c'est familier pour eux. Ils sont encore un peu surpris de les utiliser en classe, mais dès que l'on met un cadre pédagogique clair et strict, ça leur paraît complètement évident. Il y a une finalité scolaire. Ce n'est pas un jeu, mais bien un outil parmi tant d'autres en classe.
Dernièrement, une jeune fille au Canada et un jeune homme à Brest, non loin de chez vous, ont mis fin à leur vie après avoir été harcelés sur les réseaux sociaux. Quel est votre regard et, selon vous, l'éducation numérique peut-elle servir à éviter cela?
Mon regard est un regard désolé évidemment. C'est comme tous les drames de l'adolescence quel que soit le moyen finalement. Lorsque Facebook n'existait pas, on a aussi vécu des drames de l'adolescence avec du harcèlement ou des problèmes sociaux. C'est un âge difficile et faire de l'éducation à internet et aux réseaux sociaux me paraît essentiel pour essayer de pallier ces drames-là ou les atténuer. C'est évident que si l'on met les adolescents sur les réseaux sociaux sans éducation, on peut aller vers de gros soucis. Je fais souvent cette comparaison: c'est comme si on laissait un adolescent conduire sans lui donner de cours de conduite, ni de code de la route. Pour moi, c'est exactement la même chose.
Vous êtes une pionnière dans l'éducation numérique, comment a réagi votre établis sement scolaire?
J'ai beaucoup de chance car mon chef m'a laissé faire. Il a jugé que je n'étais pas trop farfelue et m'a fait totalement confiance. J'ai essayé de faire les choses de façon très carrée. J'ai expliqué ma démarche sur un blog public afin que tout le monde puisse voir et comprendre mon travail. Je peux dire aujourd'hui que les résultats sont probants. J'utilise ces outils au quotidien. L'éducation numérique fait partie des programmes scolaires français, mais tous les enseignants ne sont pas capables de la mettre en pratique.
Concrètement comment se passent vos cours?
Je n'utilise pas les réseaux sociaux pour tous les cours, mais plutôt selon nos besoins en classe, lorsque nous souhaitons avoir une ouverture sur le monde. Sur certaines thématiques, nous discutons avec des politiciens, par exemple. Nous avons également des échanges avec des étudiants indiens qui apprennent le français. Cela se fait en classe, mais peut également se faire en dehors des heures de cours. Les élèves sont valorisés parce qu'ils soignent leur français et qu'ils transmettent leurs connaissances.
Les élèves sont-ils plus intéressés par les cours? Ont-ils de meilleurs résultats?
Je ne parlerai pas de meilleurs résultats, par contre, je trouve qu'ils sont plus motivés et plus impliqués. Les outils numériques leur parlent et sont plus ludiques, même si on utilise encore beaucoup les livres. C'est assez fabuleux d'utiliser des instruments comme Google Earth pour apprendre la géographie. Malgré tout, c'est contraignant si la technique ne fonctionne pas.
Vous faites tomber les frontières de la classe, du centre scolaire?
Exactement. On ne reste pas restreint à un espace classe, mais on peut découvrir le monde en restant en classe. C'est en quelque sorte une mondialisation de cet espace.
La conférence "l'éducation numérique d'aujourd'hui, c'est la force de travail de demain" a lieu le mercredi 7 novembre à 20 h 30 à l'aula du collège des Creusets à Sion. Le retour d'expérience de Laurence Juin sera suivi d'une table ronde avec différentes personnalités. Les débats seront diffusés en direct sur le web sur www.rougeblancweb.ch et le débat sera ouvert sur Twitter (#educanum).
De nombreux professeurs rêvent de pouvoir enseigner la géographie avec Google Earth ou encore d'apprendre l'anglais ou l'allemand à l'aide de Twitter. Ce souhait devient gentiment réalité avec les nouvelles exigences du plan d'étude romand. Il est entré en vigueur dans certains degrés scolaires cette année et s'étendra à toutes les classes dès la rentrée scolaire prochaine. "Les outils numériques seront utilisés de manière transversale dans différentes branches, comme la géographie ou le français. Il y a aussi des objectifs de prévention liés aux nouveaux médias. Les enfants apprennent à préserver leur identité, à réagir de manière adéquate face à une image choquante ou encore la définition du droit à l'image ou du droit d'auteur" , explique Danièle Tissonnier, collaboratrice pédagogique au Service cantonale de l'enseignement. Les enseignants ont eu une formation liée à ce nouveau plan d'étude. Ils ont dû se former pour le domaine de l'informatique, mais sans pour autant avoir suivi une formation pointue sur l'utilisation des réseaux sociaux.
Pour Frédéric Sidler, consultant en communication digitale et organisateur de la conférence de mercredi sur le sujet, il est important de ne pas décourager les professeurs motivés à se lancer dans cette voie. Toutefois, il estime que le Valais peut mieux faire: "Je crois tout de même qu'on manque de vision dans ce domaine aujourd'hui. On a deux guerres de retard lorsqu'on voit la qualité des outils de partage disponibles sur le web", souligne-t-il. Ce spécialiste du monde numérique veut mettre en lumière ces multiples possibilités offertes par l'éducation numérique et faire avancer l'école publique: "Si quelque chose se fait en Valais dans ce domaine, il faut le communiquer. Et puis si rien n'est prévu, on aimerait que les gens présents mercredi soir s'engagent à faire bouger les choses. D'autres pays comme le Canada ou l'Irlande en ont fait une priorité" , continue-t-il.
Quant à la prévention contre les dangers liés à internet ou à l'utilisation des réseaux sociaux: "les professeurs d'informatique sensibilisent les élèves de première année. Et chaque jeune doit signer une charte réglant l'usage d'internet en début d'année" , note Jean-François Guillaume, directeur du CO de Saint-Guérin à Sion, précisant que l'accès aux réseaux sociaux dans l'enceinte de l'école est bloqué.
Ces mesures complètent plusieurs actions de prévention organisées dans le cadre de l'école dispensées par des associations ou encore la police cantonale. Danièle Tissionnier rappelle que les parents se doivent aussi d'informer et de surveiller leurs enfants. Pour sa part, Frédéric Sidler estime qu'il faudrait donner des cours d'éducation numérique aux enfants, tout comme on leur donne des cours d'éducation sexuelle dans le cadre scolaire. "Les parents sont souvent démunis face à ces outils et aux dérapages possibles. Bien souvent, ils apprennent ce qu'est le cybermobbing quand leur enfant en est victime" , conclut-il.
Par Lysiane FELLAY

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