Pierra MentaCouru en fin de semaine passée, le marathon des cimes savoyard fait la fierté de toute une région. Dénivelé gargantuesque et ferveur populaire sont ses points forts.
La Pierra Menta, c'est d'abord une montagne, clone savoyard de notre Maya et de notre Pierre-Avoi. Gros caillou posé sur une arête du Beaufortain à 2741 mètres, elle s'érige en clin d’œil face au Mont-Blanc, encombrant voisin. Depuis déjà vingt-quatre ans, c'est autour de cette pyramide rocailleuse que les meilleurs skieurs-alpinistes de la planète viennent tester leur souffle sur quatre jours et presque 10 000 mètres de dénivelé.
Epreuve mythique, la Pierra Menta fait partie de la trilogie du skieur-alpiniste avec la Patrouille des glaciers et la Mezzalama en Italie. Pour les Beaufortains, cette course est un joyau et même LA référence du ski-alpinisme mondial. «Je crois qu'on est au cœur de la discipline. On a surtout la géographie qui s'y prête avec une altitude déjà honorable qui va jusqu'à environ 2800 mètres», explique Dominique Doix, en charge des profils d'étapes sur la Pierra Menta et actif dans son organisation depuis les débuts.
Interrogé samedi à l'issue de la légendaire étape du Grand-Mont, Dominique Doix est plutôt bien placé pour parler de la Pierra Menta. En vingt-quatre ans, il a fait faux bond une seule fois dans la gestion de l’épreuve. Et pour une bonne raison… «J'ai participé moi-même à la compétition», poursuit ce natif d’Arêches. Pour lui, la Pierra Menta, c'est sacré! «On vit depuis vingt-quatre ans au rythme de la Pierra Menta. On a un gros soutien de la population locale. C'est une course qui vit. Le ski-alpinisme, ici, c'est une religion!»
L'affection des Beaufortains pour leur épreuve va bien au-delà du simple réflexe ethnocentrique. Et les locaux ne sont pas les seuls à faire de la Pierra Menta le centre de gravité du ski-alpinisme mondial. Technique et éprouvante, cette compétition est l'étalon suprême pour nombre de dévoreurs de dénivelé. Même pour des Valaisans… pourtant élevés dans l'adulation de la Patrouille des glaciers, leur course fétiche. «On peut oser une comparaison au niveau enthousiasme des spectateurs et ambiance. Mais pour la course en elle-même, ce n'est pas tellement comparable. Ici, c'est vraiment beaucoup plus technique. La Pierra Menta, c'est le berceau du ski-alpinisme», estime le Fulliérain Pierre Bruchez, 9e sur cette Pierra Menta 2009 avec le Morginois Yannick Ecoeur.
Florent Troillet, vainqueur de la Patrouille des glaciers en 2008 et 5e ce week-end dans le Beaufortain en compagnie du Bernois Marcel Marti, entrevoit également la Pierra Menta comme un sérail. «Ça vaut la peine de venir la voir ou la faire une fois, c'est vraiment magnifique avec une région qui connaît bien ce sport. Ici, nous avons un public de connaisseurs», explique le Bagnard.
En quatre jours, les participants ont avalé un dénivelé supérieur à celui de l'Everest, franchi une quinzaine de cols et grillé leurs cuisses dans d'infinies conversions. L'enchaînement de ces efforts n'est pas donné à tout le monde. Cette année, ils étaient un peu plus de 300 au club des forçats des cimes. L'aristocratie du ski-alpinisme est plus que restreinte... «On limite la participation entre 180 et 185 équipes. C'est très lourd à gérer, encore plus avec des situations météo comme cette année où l'isotherme était très haut. Il faut ramener tout le monde. Il y a des déçus toutes les années puisqu'on reçoit à peu de chose près le double de demandes», explique encore Dominique Doix.
Si l'endurant dilettante n'a que peu de chances de goûter un jour au mythe, la Pierra Menta est tout de même une épreuve archipopulaire. Cette notoriété est à dénicher dans l'affection que des milliers de spectateurs portent à tous les coureurs, indépendamment des teintes qui bariolent les combinaisons. Le samedi au Grand-Mont, c'est le ski-alpinisme que l'on célèbre. Pas les nations. Samedi passé, ils étaient près de 4000 à s'être levés dès l'aube pour entreprendre la procession vers les cimes. Cloches, accordéons et reblochon, le folklore grimpait aussi sur la montagne. «Tout ce monde sur le parcours, c'est impressionnant! Avec des cloches comme en Valais... Le Grand-Mont, c'est unique», s'enthousiasme Nicolas Combe, entraîneur de la relève de l'équipe de Suisse. «Le matin, à 5 h 30, ils sont 3000 à 4000 au départ du télésiège. C'est exceptionnel. Nous sommes au cœur du ski-alpinisme», poursuit le Genevois qui a également participé à l'épreuve cette année en compagnie du Valaisan Gérard Bagnoud (ndlr: ils ont terminé au 25e rang).
Pour Florent Perrier, le héros local multiple champion du monde, c'est ce soutien populaire qui caractérise si bien la Pierra Menta. «Je pense qu'il n'y a pas une course au monde où il y a autant de public», estime le fromager de Beaufort. «La Pierra Menta a fait sa réputation et le public la lui rend bien chaque année.» Florent Perrier a sûrement raison. Samedi au Grand-Mont, dans les yeux de tous ces passionnés de montagne et d'effort, il y avait plus qu'une lueur. Incandescence... La Pierra Menta flambe les cœurs et les sourires.
Sur le calendrier des skieurs-alpinistes, trois courses peuvent revendiquer la légende. La Patrouille des glaciers en Valais, la Pierra Menta dans le Beaufortain et le Trofeo Mezzalama dans la région de Gressoney. En Valais, la PDG consacre la longue distance et la nuit, dans le Beaufortain, la Pierra Menta met en avant technique et gestion de l'effort sur plusieurs jours alors que la Mezzalama transalpine exige un gros cœur en altitude avec un sommet à 4200 mètres – c'est la course la plus haute d'Europe. Tirer des comparaisons entre ces trois épreuves, c'est regarder le ski-alpinisme par trois objectifs différents. Osons le parallèle entre les deux premières avec l'avis éclairé des principaux intéressés.
La Patrouille des glaciers est une course d'un jour où le principal défi est la gestion d'un effort longue durée. Rallier Zermatt à Verbier, c'est savoir avancer au meilleur rythme sur 53 kilomètres (6 h 24'32'' pour les vainqueurs en 2008). A la Pierra Menta, l'exercice dure quatre jours sur des étapes plus courtes et plus nerveuses (environ trois heures par jour pour les meilleurs). La récupération prime! «La Patrouille des glaciers, c'est d'abord une traversée, un défi. A la Pierra Menta, on enchaîne des étapes plutôt courtes à un rythme très élevé. La concurrence y est aussi beaucoup plus forte», explique Florent Troillet qui a réussi le doublé PDG-Pierra Menta en 2008.
Quatre mille mètres de dénivelé positif pour la PDG contre près de 10 000 mètres à la Pierra Menta. Particularité de l'épreuve savoyarde, les changements de parcours qui peuvent intervenir très tardivement. «Souvent, on les connaît seulement la veille», explique Nicolas Combe, chef de la relève de l'équipe de Suisse. «C'est à chaque fois un peu la surprise. Les risques d'avalanches étaient élevés cette année et nous ne sommes pas montés très haut sur les premiers jours.»
Limitée sur les deux courses, elle est néanmoins beaucoup plus confidentielle sur la Pierra Menta (en 2008, ils étaient 4236 sur la PDG pour environ 300 sur la Pierra Menta 2009). Si la Patrouille des glaciers ouvre ses portes à des randonneurs plus ou moins bien entraînés (surtout sur le parcours Arolla-Verbier), la Pierra Menta les entrebâillent exclusivement à des spécialistes de la discipline. «La Pierra Menta est une course de masos, extrêmement dure autant techniquement que physiquement», assure Séverine Pont Combe, 2e cette année en compagnie de Gabrielle Magnenat.
La Patrouille des glaciers n'existerait pas sans l'appui de l'armée suisse. Et son histoire est du reste intimement liée à celle de la brigade de montagne 10 qui avait lancé la première traversée entre Zermatt et Verbier en avril 1943. En France, le gris-vert n'intervient pas. C'est une organisation civile qui porte l'épreuve, juste soutenue par la gendarmerie tricolore. «Au niveau sécurité, nous avons un partenariat avec la GHM (n.d.l.r.: la gendarmerie de haute montagne) pratiquement depuis les débuts. Nous avons six ou sept gendarmes en permanence sur la course. Pour eux, c'est une récompense de venir à la Pierra Menta», explique Dominique Doix, le responsable du parcours. (fma)
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