ULI WINDISCH professeur en sociologie, communication et médias à l'Université de Genève
Dans nos sociétés démocratiques, la liberté est une valeur fondamentale. Mais la liberté ne peut exister sans le respect, tout aussi inconditionnel, de quelques autres valeurs fondamentales, comme la civilité. La civilité, c'est par exemple l'attention aux autres, le fait de ne pas gêner la vie des autres. Les Autres existent! On semble de moins en moins s'en rendre compte. Chacun est dans sa bulle, dans son trip; les autres, on s'en moque, on ne les voit pas. Moi, moi et moi seul, voilà ce qui compte, et surtout que personne ne me dérange si j'écoute de la musique à fond, même si tout le monde autour de moi est incommodé, que ce soit dans le bus, dans le train ou ailleurs.
Tiens! Cette personne en face de moi voulait justement profiter d'un long voyage en train pour lire tranquillement un livre. Elle attendait avec impatience ce moment privilégié que le train allait lui offrir. Peu me chaut à moi, car moi je veux écouter ma musique et aussi fort que possible, et si mon vis-à-vis grogne, il n'a qu'à aller ailleurs. Moi c'est moi, toi tu n'existes pas, puisque, à part moi, il n'y a personne qui compte. Les autres n'existent pas, puisqu'ils sont du non-moi. Où est le problème?
Or, justement, problème il y a. Ce ne sont pas que «les jeunes» qui sont dans leur bulle. Genève vient d'approuver à 80% l'interdiction de fumer dans les lieux publics et à 65% les chiens d'attaque.
Mais voilà, avant, pendant et après le vote des agités et des furieux du tout-liberté (même des avocats et des responsables politiques) ont crié à l'assassinat des libertés individuelles. Un allumé venant d'un ex-pays communiste a même déclaré dans la presse qu'il ne voyait plus la différence avec son ex-pays. D'autres parlent déjà de recours, de règlements abusifs, etc. Les majorités écrasantes ne sont que des gêneurs dans l'erreur. A cause des molosses, bien des gens n'osent plus aller se promener en forêt. Tel fumeur de pipe ou de cigare n'hésite pas, même s'il est le seul à fumer dans un lieu public, de gâcher le plaisir de tous les autres. En voiture, céder la priorité quand on le doit devient presque une humiliation; s'écarter un peu sur un trottoir pour faciliter le passage des autres est vécu comme un affront, etc, etc.
Oui à la liberté, mais dans la civilité, sinon c'est l'incivilité généralisée et plus une société. Le programme: reconstruire une culture de la civilité dès le plus jeune âge, mais aussi pour les autres âges.
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