VENISE EN FÊTEMasques, capes, maquillages, musiques, danses débridées, foules compactes et prix doublés voire triplés:le carnaval de la Sérénissime a débuté officiellement cette nuit. Zoom sur l'envers d'un décor trop beau pour être vrai.
Où commence et où finit le carnaval? A quelle célébration païenne datant de la nuit des temps? A Venise, les historiens s'accordent sur un élément capital dans l'élaboration du carnaval tel que nous le connaissons aujourd'hui: dès le XVIIIe siècle, les autorités de la Sérénissime toléreront en effet le port du masque du début de la saison théâtrale (grosso modo octobre) au mardi précédant le carême (avec une pause à Noël).
Très vite, le sens de la transgression et de la comédie des Vénitiens va donc populariser la baùta, cette petite cape noire dotée d'un masque et d'un capuchon, et du tabàrro (grande cape noire), au point de contraindre l'Eglise à interdire durant la messe cet accoutrement qui permettait toutes les audaces à l'abri des regards. De facto, le déclin progressif de la Cité des Doges ira de pair avec l'accroissement des plaisirs et la renommée du carnaval. Jusqu'à ce que les occupations étrangères gâchent définitivement la fête au XIXe.
Définitivement ou presque, tant apparaît commerciale et touristique la renaissance du carnaval provoquée au début des années quatre-vingt. A titre indicatif, cette semaine, le prix des logements à Venise double ou triple. Nombre d'établissements renoncent à leurs cartes habituelles pour ne plus servir que des menus «touristico» à la chaîne. Et surtout, les vrais Vénitiens qui peuvent se le permettre prennent la poudre d'escampette pour échapper aux mille et une nuisances des hordes avinées et aux photographes amateurs. «Ces Leica, ces Zeiss; les gens n'ont-ils plus d'yeux?» pestait le grand Paul Morand.
Pourtant, pour qui aime la magie des ruelles sombres, la beauté trouble des costumes du carnaval vénitien, et les rencontres impromptues au détour d'un campo désert (À Venise toutes les places sont désignées par ce terme, seule Saint-Marc étant considérée comme une piazza à part entière), Venise révèle encore volontiers ses secrets. De préférence en hiver. Petit guide reprenant le thème du carnaval 2008: les sestieri (quartiers) et leurs sens respectifs - la Municipalité ayant rajouté à nos cinq sens habituels celui de l'émotion.
Autour du campo Santa Margherita (génial petit café baptisé sobrement Caffè; glacier prodigieux du nom de Causin; marché oublié des touristes où l'on peut tout toucher, tout humer, tout goûter), le Dorsoduro offre des dizaines de boutiques où l'on peut caresser les laines précieuses, les velours enjôleurs ou les soieries coquines. Explorez, laissez faire le hasard, et vous ne serez pas déçus!
Mais le toucher à Venise, c'est d'abord cette pierre usée des ponts, des vieux puits et des statues qui rythment les parcours du promeneur solitaire. C'est aussi le verre parfait qu'on doit aux souffleurs de Murano. Il faut les voir à l'oeuvre dans les quelques fornace (fours) encore ouverts au public et palper la matière brute, dont ce sable unique de la lagune, ou visiter des enseignes comme Venini, Berengo ou Moretti, pour se rendre compte qu'on accède ici à un art, et non à ce business kitch des boutiques à souvenirs.
Peut-être le quartier où l'odeur de mousses et de mer est la plus prenante. Un parfum qui ne vous lâchera pas, même debout dans un bar à étudier le plat du jour ou votre verre de Raboso, ce vin local presque introuvable et si fruité. En hiver, l'odorat est d'ailleurs sollicité même sur San Marco, avec ces volutes d'encens qui s'échappent de la basilique aux lions ailés.
Dans ce sestiere, les bonnes adresses pullulent qui flatteront votre sens gastronomique. En voici quatre, aussi qualitatives que chaleureuses: l'Anice Stellato et ses pâtes (fondamenta della sensa), Da Marisa et ses viandes arrivées en droite ligne de son ex-voisin l'abattoir (fondamenta di San Giobbe), Boccadoro et ses fruits de la mer (campiello Widman), et Da Alberto avec les trouvailles culinaires d'un des derniers vrais princes de Venise (calla Larga G Gallina). Plus huppée, pour compléter votre panoplie: la Fiaschetteria Toscona (Cannaregio 5719). Et, hors quartier du goût cette fois, le Bistrot de Venise sur la calle dei Fabri, sestiere San Marco, stamm vénitien de l'expert de M6, Jean-Luc Petitrenaud.
C'est ici le quartier de Vivaldi, le «Prêtre roux», le compositeur vénitien par excellence. Il y habita, y composa, y donna des cours de musique aux orphelines de l'hospice de la Pietà, une institution qui, peu à peu, colonisa tout le quartier, comptant plus de 5000 pensionnaires au sommet de sa gloire. L'Eglise du même nom offre au mélomane de passage ce qui se fait de mieux en matière d'interprétations du mæstro. On pourra loger dans trois bâtiments qui connurent jadis les envolées du roi des Quatre Saisons: à la Locanda Vivaldi, où les suites rouge et verte offrent de divines terrasses privées; au Gabrielli Sandwirth, l'un des plus beaux points de vue sur la lagune; au Métropole, un palace discret et trop souvent oublié des esthètes.
Le campo San Polo, c'est l'un des poumons du carnaval de Venise (l'autre étant évidemment San Marco). Mais hors saison, on peut y découvrir dans l'église éponyme des Tintoret, des Tiepolo (père et fils, ce dernier étant l'auteur d'un chemin de croix poignant) et «Les Noces de la Vierge et des Anges» de Véronèse. L'église des Frari n'est pas loin. Avec son monument à Canova. Son mausolée du Titien. Son «Triptyque» de Bellini. Et tant d'autres merveilles. Car tout Venise - Proust l'a si bien dit - est le «haut lieu de la religion de la Beauté»...
Parce que cette place est unique au monde, il faut se l'approprier hors saison, lorsqu'on peut avoir l'impression, peu avant minuit, de la posséder pour soi tout seul. Rassasié, on se glissera le lendemain le long des canaux discrets qui veinent ce sestiere si riche de contrastes, et découvrir avec Paul Morand, un «canaletto noir; au bout, tout en haut de la perspective, une maison d'un rouge amorti; le soleil, en déclinant, atteint soudain la façade, l'éclaire comme on allume un cierge». Et l'auteur de «Venises» (Ed. Gallimard) de poursuivre, résumant d'un trait l'émotion des lieux: «L'eau donne aux sons une profondeur, une rémanence velouté qui durent au-delà d'une minute; on croit descendre dans les grands fonds.»
Loin du carnaval, on touche alors à l'essentiel: l'âme de Venise en hiver!
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