NéPHROLOGIEL'insuffisance rénale progresse à pas de géant en Suisse et dans le monde. La faute entre autres au diabète et à l'hypertension.
Nos reins sont de formidables stakhanovistes. Tous les jours, ils filtrent trente fois la totalité de notre sang. Comme une station d'épuration bien profilée, ils en extraient les déchets, évacués sous forme d'urine. Mieux. Organes endocriniens, les mêmes reins interviennent dans la régulation de la tension artérielle, ainsi que dans le métabolisme des globules rouges et de l'os! Las, certaines maladies, notamment le diabète et l'hypertension, peuvent endommager ces belles mécaniques. Lentement mais sûrement, s'installe alors l'insuffisance rénale chronique: une pathologie d'autant plus redoutable et redoutée qu'elle progresse en silence. On ne la débusque souvent que trop tard, lorsque les options thérapeutiques se réduisent à la dialyse ou à la transplantation. Un dépistage précoce permettrait pourtant de juguler cette double fatalité. Le point avec le Prof. Michel Burnier, patron du Service de néphrologie du CHUV à Lausanne.
Quels sont les différentes fonctions des reins?
Petit rappel liminaire. La plupart d'entre nous possèdent deux reins, localisés en dessous des côtes, de part et d'autre de la colonne vertébrale. Richement vascularisés, ils mesurent environ 12 cm sur 5. Chaque rein pèse quelque 150 grammes et se compose entre autres d'approximativement un million de glomérules, qui sont peu ou prou des canaux de filtration. Ergo, le rein a un rôle très important dans la régulation et l'élimination des déchets circulant dans l'organisme: il filtre le sang et le débarrasse de ses toxiques par les urines. Le rein joue par ailleurs un rôle tout aussi capital pour régler le volume sanguin, en modulant le volume d'eau.
La capacité filtrante du rein est quasi incroyable...
C'est énorme en effet. Un rein normal filtre 180 litres de sang par jour à travers ses glomérules. Donc tout notre sang passe à peu près trente fois par jour dans le filtre. Sur ces 180 litres, environ2 litres sont éliminés sous forme d'urine et 178 litres sont repris. Cette reprise permet de régler la quantité d'eau, ainsi que celles des sels minéraux comme le sodium, le calcium, le potassium ou le phosphore, entre autres.
Quels autres rôles joue le rein?
Il assume une fonction endocrine, en produisant des hormones comme la rénine, qui contribue à régulariser la tension artérielle, ou encore la fameuse erythropoietine (EPO), qui dope la formation des globules rouges. Plus avant, les reins participent au métabolisme de la vitamine D, qui garantit le bon état et la robustesse de nos os.
Comment définissez-vous l'insuffisance rénale?
Ce qui définit une insuffisance rénale, c'est la perte de la fonction de filtration du rein. Le diagnostic repose sur la mise en évidence de la diminution de la filtration glomérulaire par une élévation du taux sanguin de la créatinine, une substance d'origine musculaire. L'examen consiste à mesurer la clairance de cette créatinine, en clair le nombre de millilitres de plasma que les glomérules peuvent débarrasser de cette substance en une minute. Le résultat permet de classer le patient dans un stade. Au stade I, atteinte rénale il y a, mais le taux de filtration glomérulaire se situe dans la normale, soit entre 90 et 120 ml de créatinine par minute. Ensuite, il y a le stade II; le taux tombe entre 60 et 89 ml/min: c'est une insuffisance rénale modérée. Stade III, taux entre 30 et 59 ml/min: insuffisance moyenne. Stade IV, taux entre 15 et 29 ml/min: insuffisance sévère. Stade V, filtration en dessous de 15 ml/min: l'insuffisance rénale est alors dite terminale. C'est l'étape ultime: pour continuer à vivre, le malade doit passer soit par la dialyse, soit par une greffe.
Comment s'installe l'insuffisance rénale?
Tout d'abord, il faut observer qu'il existe grosso modo deux sortes d'insuffisance rénale. La première, c'est l'insuffisance aiguë. Il s'agit d'une perte soudaine de la fonction rénale résultant notamment d'un accident ou d'une intoxication. Traitée immédiatement, elle est en général réversible. La seconde, c'est l'insuffisance rénale chronique. Il s'agit du type d'insuffisance le plus courant. Elle peut être tout simplement liée à l'âge. Car à partir de 50 ans, nous perdons en moyenne 1 ml/min de filtration glomérulaire chaque année.
Quelles sont les autres causes d'insuffisance rénale chronique?
Elles sont multiples. Il peut y avoir un cancer du rein ou une autre maladie spécifique aux reins, fréquemment héréditaire, mais ce sont des affections rares. En revanche, le diabète qui, comme vous le savez, fait aujourd'hui figure de véritable pandémie, est une cause commune de l'insuffisance rénale. Car un taux de sucre élevé dans le sang est susceptible d'endommager peu à peu les petits vaisseaux sanguins des glomérules rénaux. Une hypertension artérielle non contrôlée endommage aussi ces vaisseaux et constitue à l'heure actuelle une des causes majeures d'insuffisance rénale.
Quelles sont les symptômes de l'insuffisance rénale?
Un des problèmes avec l'insuffisance rénale, c'est qu'elle reste silencieuse jusqu'au stade IV.
Autrement dit, comme pour l'hypertension, on ne la remarque que lorsqu'elle est sévère. Par-delà, le tableau clinique est complexe et varie d'une personne à l'autre. Ainsi, on peut trouver un sentiment de fatigue ou de faiblesse, rarement des douleurs au niveau des reins, un gonflement oedémateux des mains et des pieds, de l'essoufflement, une perte d'appétit, un mauvais goût dans la bouche et une mauvaise haleine, des vomissements, des nausées, une perte de poids, de l'insomnie, des démangeaisons, des crampes musculaires ou encore un assombrissement de la peau, qui peut carrément devenir grise.
Estimez-vous que l'insuffisance rénale est sous-diagnostiquée en Suisse?
Si l'on regarde les chiffres, la Suisse se situe dans la moyenne des pays comparables en terme de vieillissement de la population et de fréquence du diabète et d'hypertension: l'insuffisance rénale y progresse de 5 à 6% par année, de même que le nombre de dialyse et de transplantation. Cela fait peur! Et pour en venir à votre question: oui, je pense que l'insuffisance rénale est encore fréquemment sous-diagnostiquée. Entre autres parce qu'elle est méconnue. En caricaturant: tout le monde a peur d'une maladie cardiovasculaire. Mais lorsque l'on dit à un patient qu'il a une insuffisance rénale, il a tendance à s'en ficher et à prendre la chose avec légèreté. L'insuffisance rénale ne fait pas vendre, en somme!
Ce sous-diagnostic est-il préjudiciable?
Bien sûr. Découverte et prise en charge à un stade précoce, l'insuffisance rénale est susceptible d'être maîtrisée, du moins en partie. Par des médicaments ad hoc, il est possible de corriger certains problèmes, comme l'anémie (manque de globules rouges) ou les problèmes osseux. Ce faisant, on améliore la qualité de vie du patient. Par ailleurs, en traitant au mieux les causes potentielles de l'insuffisance rénale, telles le diabète ou l'hypertension, on ralentit la progression de la maladie, l'idée étant de retarder le plus possible le recours à la dialyse ou à la greffe. En clair, aujourd'hui, la dialyse ou la greffe ne sont plus, pardon, ne devraient plus être une fatalité. A cette fin, les patients doivent être mieux informés. Mais les médecins de famille aussi. Ils traitent bien l'hypertension. L'anémie ou les problèmes osseux passent hélas encore quelque peu sous le radar. Pour améliorer la situation, nous avons organisé bon nombre de cours, y compris en Valais, pour sensibiliser les praticiens à cette problématique. Des cours qui connaissent une fréquentation réjouissante!
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