EXPOSITION«Rome et les Barbares» au Palais Grassi évoque la naissance de l'Europe à travers six siècles d'histoire de la fin de l'Empire romain à l'an mille.
«Jet Set Lady», l'immense et foisonnante «sculpture» du Suisse Urs Fischer a disparu du hall du palais Grassi. Des marbres antiques ont pris sa place. Venise ne célèbre plus l'art contemporain à travers la collection de François Pinault, mais «Rome et les Barbares», une exposition monstre qui ambitionne de donner les clés de la naissance de l'Europe. Ou comment l'Europe s'est construite sur une fusion de la culture romaine et des innombrables cultures «barbares» des anciens confins de l'empire. Deux mille objets, parmi les plus fameux conservés par une vingtaine de pays, et presque six siècles d'histoire, du IVe siècle à l'an 1000.
Les Suisses figurent bien sûr en bonne place parmi les Barbares! Le buste d'or de l'empereur Marc Aurèle conservé à Avenches (un kilo et demi d'or miraculeusement retrouvé en 1939), le trésor de Kleinhüningen (Bâle), des fibules ou des boucles de ceinture de guerriers du VIIe siècle retrouvées un peu partout et conservées à Fribourg, Delémont, Lausanne et Genève, le buste en marbre de la romaine Julie (Avenches), et le reliquaire de Théodoric, pour la première fois prêté par le Trésor de Saint-Maurice. Des peintures historicisantes du XIXe siècle et une splendide suite de photographies des années 1880 conservées par l'Ecole des beaux-arts de Paris servent de fil rouge à cette exposition, ruines de monuments antiques sur tout le pourtour du bassin méditerranéen. Tout le reste témoigne de la virtuosité des artisans, orfèvres, sculpteurs, graveurs des siècles qui ont vu le déclin de l'empire romain, sa chute, l'arrivée de nouveaux peuples dans le bassin méditerranéen et leur intégration jusqu'aux environs de l'an 1000.
Intégration. Un mot neuf pour dire une réalité vieille comme l'Europe, semblent nous souffler tous ces objets. Du hall du Palais Grassi avec ses hordes de barbares qui déferlent sur les sarcophages et les bas-reliefs romains, le visiteur est emmené jusqu'au diptyque de Rambona (900 ap. J.-C), une plaquette en ivoire où une crucifixion est plantée au-dessus de la louve romaine allaitant Romulus et Rémus. Entre les deux, des centaines d'objets précieux et rares qui témoignent de ce lent passage d'une civilisation romaine à une civilisation «romane», cimentée par le christianisme. Pour les concepteurs, il s'agit d'illustrer la lente fusion de peuples et de cultures qui a permis l'émergence d'une nouvelle civilisation, la nôtre. Contrairement à la plupart des expositions sur l'antiquité, attachées à un peuple ou à un art (le palais Grassi s'était fait ainsi le champion pendant l'ère Agnelli de ces évocations somptueuses, les Mayas, les Etrusques, etc.) l'équipe réunie par Jean-Jacques Aillagon survole toutes les frontières de l'empire romain. L'exposition est à la fois pléthorique, par le nombre et la qualité extraordinaires des objets prêtés, et très didactique, une impression confirmée par le volumineux catalogue (près de 700 pages!) L'équipe de François Pinault lance le concept de l'exposition à thèse politique et militante, version historique. C'est la mode à Venise. Il y a déjà eu cet été une biennale très politisée, menée par un commissaire américain, et qui jetait un regard plutôt sombre sur le monde contemporain. «Rome et les Barbares», avec son message positif et bien plus subtil qu'il n'y paraît (les objets et les textes ne pouvant être réduits à un discours simplificateur), devrait faire date.
Retour à l'index