NOUVELLES ADDICTIONSLe cercle des accros du réseau ne cesse de croître, en Valais comme ailleurs. La gentille attraction devient parfois fatale compulsion. Avec de lourdes conséquences psychosociales à la clé.
A peine 15 ans et déjà plus qu'une ombre... Pâle, mutique, courbé comme une virgule, Jean-François S. passe l'essentiel de son temps enfermé dans sa chambre, scotché sur le clavier de son ordinateur, surfant de sites en sites ou «chatant» au coeur du «grand village mondial.» Il ne reçoit plus d'amis, il mange et se lave à peine, il nage en plein échec scolaire. Sa maman, Marie-Frédérique, dit avoir tout essayé pour renverser la vapeur. Sans succès. Comment se sortir de cette addiction sans substance? Peut-on prévenir une telle descente en enfer? Le point avec Jean-Daniel Barman, auteur de «Dépendances: tous accros?», paru récemment aux Editions Saint-Augustin (disponible dans toutes leslibrairies).
Une question de béotien pour commencer: qu'entend-on par cyberdépendance?
La cyberdépendance, c'est «LA» dépendance à l'internet. C'est la suite logique d'une utilisation abusive, voire franchement compulsive d'un moyen informatique pour communiquer ou, a contrario et premier paradoxe, fuir la réalité. C'est perdre sa liberté vis-à-vis d'un comportement: l'usage intensif de l'internet. La cyberdépendance entre de plain pied dans la catégorie des addictions sans substance, au même titre que le jeu excessif ou les achats compulsifs.
Ce phénomène est-il en expansion?
Oui, sans discussion. Ici comme ailleurs, la courbe des accros suit étroitement la courbe de vente des ordinateurs individuels. Plus l'accessibilité à l'internet est facilitée, plus le nombre de dépendants augmentera.
Existe-t-il une sorte de portait robot du cyberdépendant?
Spontanément, je dirais que comme pour d'autres expressions de dépendance, il est clair qu'un jeune croulant sous les problèmes existentiels a plus de chances de devenir accro à l'internet: il va s'enfoncer dans le virtuel, en découvrant un autre mode de relation face à l'écran. C'est une proie idéale, un profil à hauts risques. Je ne peux pas m'empêcher de penser à cet ado qui m'a dit un jour: «Ma famille, c'est l'internet»! Il se crée une bulle, il ne communique plus et il ne voit plus ses proches, il s'éclipse du monde réel pour s'installer dans le virtuel. Un tel comportement devrait interpeller ses parents, cela même bien avant que la compulsion s'installe. Je rappelle que nous ne sommes pas tous égaux face aux addictions. S'agissant de l'internet, la personne à risque se signale entre autres par le temps qu'elle consacre à l'écran, par l'abandon d'autres activités, par la poursuite de son surf malgré des effets négatifs dûment identifiés.
Quels problèmes génère la cyberdépendance?
Des symptômes physiologiques et psychologiques. Il y a l'isolement, la dégradation des relations avec l'entourage, des problèmes multiples liés à la formation, à l'apprentissage, à l'hygiène de vie. Il peut y avoir des troubles du sommeil, une alimentation négligée, la prise de substances pour demeurer éveillé devant l'écran de son ordinateur, l'échec scolaire, une désorganisation au niveau des loisirs et de la performance. On observe des problèmes de posture, des maux de tête. Très typiquement, le cyberdépendant voit rétrécir ses champs d'intérêts: il n'arrive plus à vibrer pour quelque chose qui se passerait près de chez lui, ou pire, à côté de lui, par exemple un match Sion-Liverpool. Une autre conséquence fâcheuse, c'est la banalisation de la violence: on balance des missiles comme on mange des cacahouètes, avec un grand risque, un jour ou l'autre, de «péter les plombs» dans l'univers réel. Avec le net, les normes se déplacent vers les extrêmes, vers un monde dans lequel il devient difficile de faire la part des choses entre le vrai et le faux.
Existe-t-il une prédisposition physiologique ou génétique à la cyberdépendance?
En particulier les jeunes risquent de développer une dépendance car leur lobe frontal, responsable de la régulation du comportement et des émotions, n'est pas encore pleinement développé. Voilà pourquoi ils n'arrivent pas toujours à se dominer, tant et si bien qu'ils ont besoin du soutien des adultes. Plus avant, les neurosciences et notamment l'imagerie cérébrale montrent que toute dépendance a une composante héréditaire et biologique. Le cerveau fabrique ses propres psychotropes, impliqués dans le «circuit du plaisir.» A cet égard, nous n'avons pas le même nombre de neurorécepteurs et de neurotransmetteurs que notre voisin. La conséquence, c'est que nous sommes inégaux face à la dépendance, face aux substances ou aux comportements qui engendrent la dépendance.
Justement, comment peut-on se sortir de la cyberdépendance?
Nous n'avons que fort peu de recul au niveau de l'observation clinique. Mais comme pour la majorité des dépendances, avec ou sans substance, la mise en place d'une relation d'aide ou d'un traitement passe par cinq stades, que l'on pourrait appeler «roue du changement.» Premièrement, il y a la phase «précontemplation»: c'est le déni, la personne concernée estime que l'internet ne lui pose aucun problème. Deuxièmement, la phase «contemplation»: surfer devient problématique, la souffrance dépasse le plaisir. Phase trois, la «décision»: le dépendant essaie de faire un usage contrôlé de l'internet, ce qui peut s'avérer suffisant, mais de loin pas toujours. Phase quatre, le «passage à l'action»: l'accro veut «tirer la prise» pour échapper à sa compulsion. Enfin, le stade cinq, celui du «maintien»: il s'agit de donner au dépendant les moyens de se prémunir contre une rechute. On s'en doute, retrouver son autonomie est une démarche longue, supposant une reconstruction personnelle. Le dilemme du thérapeute, c'est de savoir quelle alternative offrir au dépendant pour qu'il éprouve autant de plaisir qu'avant. Ce qu'on offre n'est hélas pas toujours génial, d'où des rechutes.
Concrètement, peut-on prévenir la cyberdépendance?
Là, on va parler du cas d'un enfant de, mettons, 8 ou 10 ans qui reçoit son premier ordinateur... Les parents doivent se convaincre que le PC n'est pas un fauve que l'on introduit subitement à la maison. Ils peuvent apprivoiser cet intrus et se donner pour objectif que leur chère tête blonde en fera un usage raisonnable et raisonné. Comment? Les jeunes ont besoin de repères, donc de quelqu'un qui les aidera à dompter l'internet. A cette fin, il faut limiter le temps d'utilisation, en semaine comme le week-end. On placera l'ordinateur dans une pièce à vivre, comme le salon, plutôt que dans la chambre de l'enfant. Cela permettra de mieux exercer une certaine surveillance et d'accompagner l'enfant dans ce qu'il découvrira dans l'internet. Il s'agit aussi d'être ouvert: l'internet est un formidable outil de connaissance, il n'y a pas lieu de déclencher une chasse aux sorcières. Reste qu'il y a du vrai et du faux sur le réseau, à boire et à manger. C'est le rôle des parents de guider leur enfant à faire la part des choses, à avoir une approche critique de l'information en ligne et à éviter les sites violents ou pornos. Les parents doivent veiller à ce qu'il y ait un équilibre entre le temps passé devant l'écran et le temps pour d'autres activités: aller au cinéma, faire du sport, sortir avec ses copains.
Avant tout, sachons demeurer positifs. Trop souvent jus-qu'ici, la prévention s'est construite sur le seul mécanisme de la peur. Or, nos peurs sont sélectives et donc peu objectivables.
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