13.09.2017, 15:30  

Comment le dégel du permafrost déstabilise les Alpes

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Fin août, plus de 3 millions de mètres cubes se sont détachés de la face du Piz Cengalo dans les Grisons.

 13.09.2017, 15:30   Comment le dégel du permafrost déstabilise les Alpes

Montagne - Bondo, Saas-Grund, ces lieux ont vécu en cette fin d'été la menace du réchauffement climatique. Mais de tels événements sont-ils amenés à se reproduire de plus en plus fréquemment? Pour de nombreux scientifiques, des écroulements de roche et de glace vont se multiplier mais les phénomènes extrêmes, comme celui observé à Bondo, sont beaucoup plus complexes.

Année après année, le dégel progressif du permafrost déstabilise les montagnes. L’éboulement de 3 millions de mètres cubes de roches au Piz Cengalo à Bondo et des 300’000 mètres cubes du glacier du Trif en sont deux exemples récents et marquants. On pourrait y ajouter les 150 millions de mètres cubes de roches qui se déplacent au-dessus du glacier d’Aletsch, même si un effondrement total paraît peu probable.

 

A Bondo, une coulée de boue...

Année après année, le dégel progressif du permafrost déstabilise les montagnes. L’éboulement de 3 millions de mètres cubes de roches au Piz Cengalo à Bondo et des 300’000 mètres cubes du glacier du Trif en sont deux exemples récents et marquants. On pourrait y ajouter les 150 millions de mètres cubes de roches qui se déplacent au-dessus du glacier d’Aletsch, même si un effondrement total paraît peu probable.

 

A Bondo, une coulée de boue provoquée à la suite des éboulements du Piz Cengalo a atteint le village. © Keystone

 

Des événements extrêmes, donc rares

Bondo, Saas-Grund, ces catastrophes vont-elles se multiplier sous le coup du réchauffement climatique? A cette question, la réponse n’est pas aussi apocalyptique qu’annoncée parfois ces dernières semaines. Non, les montagnes entières ne vont pas toutes nous tomber sur la tête. «Il faut prendre ces événements pour ce qu’ils sont: extrêmes, et donc très rares», précise d’emblée Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg.

 

Ci-dessous, en vidéo, l'éboulement du Piz Cengalo

 

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Lors du colloque du Swiss Polar Institute à Crans-Montana (lire encadré), plusieurs spécialistes ont abordé cette thématique propre au dégel du permafrost et à ses conséquences dans les Alpes, appelant un recul scientifique. «Après l’éboulement du Piz Cengalo, tout le monde nous a demandé si c’était à cause du permafrost, du réchauffement et de l’été très chaud. Or, seules des données à long terme permettent de comprendre de tels événements» explique Jeannette Nötzli, experte en permafrost auprès de l’Institut pour la neige et les avalanches de Davos.

 

Sur le glacier de Trift, 300'000 mètres cubes de glace se sont effondrés. La population de Saas-Grund avait dû être évacuée mais il n'y a finalement pas eu de dégâts. © Keystone

 

Des mécanismes très lents

En fait, de multiples facteurs entrent en ligne de compte. Reynald Delaloye détaille: «Un ou deux étés caniculaires ne peuvent expliquer de tels événements. Il faut que la température ait augmenté en profondeur et cela remonte peut-être à des facteurs vieux de plusieurs dizaines d’années.» Au fond, les scientifiques laissent entendre que les données manquent pour expliquer les causes qui conduisent à ces phénomènes hors-norme. Et de citer l’éboulement de Derborence en 1714 – 50 millions de mètres cubes – qui a eu lieu au beau milieu du Petit Âge Glaciaire, une période où les températures globales étaient très basses.

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Plus fréquents, plus volumineux

En revanche, il ne faut plus se leurrer. Les écroulements glaciaires et rocheux augmentent, tant en termes de volume que de fréquence. Ludovic Ravanel, docteur en géographie à l’Université de Savoie Mont-Blanc et chargé de recherche au CNRS, passe au crible les montagnes du massif du Mont-Blanc. Sa thèse porte précisément sur les liens entre l’effet du réchauffement climatique sur le permafrost et la multiplication des éboulements. Pour faire simple, il faut comprendre le permafrost comme une sorte de ciment de glace des montagnes. C’est lui qui retient les roches mais aussi les glaciers suspendus, collés aux falaises. Et plus les températures élevées durent longtemps, plus ce ciment se fragilise en profondeur.

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700 éboulements dans le Mont-Blanc en dix ans

«Le permafrost est en diminution, c’est un fait. Les mesures montrent une augmentation de la température à l’intérieur des roches. Dans ces conditions, des éboulements rocheux et glaciaires devraient intervenir plus souvent et leur taille pourrait augmenter», détaille le Docteur Ludovic Ravanel, qui a notamment répertorié jusqu’à 160 éboulements de plus de cent mètres cubes dans le massif du Mont-Blanc lors de l’année caniculaire de 2015, contre quelques dizaines en moyenne.

 

Un des éboulements de l'été caniculaire de 2015, à la Tour Ronde, dans le massif du Mont-Blanc

 

Depuis 2007, il a  répertorié près de 700 éboulements entre 100 et 45’000 mètres cubes. Reynald Delaloye abonde dans ce sens, lui qui surveille notamment l’avancée des glaciers rocheux en Valais. «Les vitesses s’accélèrent et les écroulements peuvent potentiellement prendre un rythme plus soutenu ou être plus importants.»

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La difficulté? Prédire les cas extrêmes

Même si les liens et les tendances semblent clairs, Ludovic Ravanel se heurte à la même difficulté que ses collègues: expliquer et prédire des phénomènes extrêmes. «Dans le cas de Bondo, le dégel du permafrost agit pour moi comme la goutte d’eau qui fait déborder un vase rempli par de multiples autres facteurs qui ont agi sur un laps de temps bien plus long», ajoute-t-il. Un de ses collègues, Xavi Gallach, s’emploie à reproduire les éboulements et avalanches depuis le dernier maximum glaciaire en essayant notamment d’établir des liens entre la couleur et l’âge des roches. «Et cela dans le but de mieux les prévoir.» Un important congrès sur le permafrost en Europe se tiendra à Chamonix en juin 2018.

 

Dans cette vidéo de 2011, le chercheur Ludovic Ravanel revient sur un éboulement de plusieurs milliers de mètres cubes qui s'était déroulé dans la face des Drus, au-dessus de Chamonix. Des explications qui pourraient s'appliquer à plusieurs phénomènes de ce type.

 

Face au climat, les Alpes et l’Arctique sont au diapason

Le grand nord et les Alpes partagent le même destin climatique. Et au même rythme. Car c’est un fait, dans ces régions, le réchauffement se manifeste deux fois plus rapidement qu’ailleurs et les conséquences, sur ces environnements sensibles, y sont multiples. C’est dans cette optique qu’à l’initiative du Swiss Polar Institute de l’EPFL, dont une des chaires est à Sion, un symposium international a réuni une centaine de scientifiques internationaux ce début de semaine à Crans-Montana avec en toile de fond une idée bien précise: faire se rencontrer les hautes latitudes et les hautes altitudes.

L’occasion ainsi de mettre en commun des savoirs, d’échanger des données sur de multiples enjeux qui touchent, dans des proportions diverses, ces deux régions du globe. «Une chose est certaine, cela nous concerne tous», résume Frederik Paulsen, entrepreneur, explorateur des pôles, et un des hommes à l’origine du Swiss Polar Institute.


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