10.11.2014, 00:01  

Les experts de la santé ont du mal à avaler la pilule Ecopop

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Lier l'aide suisse à un objectif de réduction de la population serait catastrophique pour la crédibilité internationale de la Suisse, selon un expert. 

   KEYSTONE
Par LUC-OLIVIER ERARD

VOTE - Lier le développement au planning familial ne convainc pas grand monde.

Dans moins de trois semaines, la Suisse votera l'initiative "Halte à la surpopulation, oui à la préservation durable des ressources naturelles". Ecopop propose de limiter l'augmentation de la population suisse. Un aspect déjà largement débattu. Mais la campagne a pris récemment une autre tournure, qui mobilise les professionnels de la coopération internationale et les spécialistes des droits de l'homme: car le texte exige aussi d'attribuer 10% de l'aide au développement à la promotion de la planification familiale volontaire.

Protéger la nature en limitant la population

L'idée est simple: "Nous voulons protéger la nature, or, plus il y a de gens sur la planète, plus la nature est sous pression", explique Alec Gagneux, membre du comité en faveur d'Ecopop. "La DDC (Direction du développement et de la coopération) doit arrêter de dormir et développer l'aide pour les femmes! 400millions de personnes n'ont pas accès à l'information sur la contraception. L'ONU considère qu'il manque 4milliards de dollars pour offrir le choix de la planification familiale à chacun. Un tiers de la croissance démographique mondiale est dû au manque de planification familiale" , indique Alec Gagneux.

Le raisonnement ne convainc pas les professionnels de la santé actifs dans l'aide au développement. Et elle fait bondir les spécialistes des droits humains.

Coopération décrédibilisée?

"L'adoption d'un tel texte décrédibiliserait l'ensemble des politiques de développement menées par la Suisse. Vous imaginez un politicien du Sud promouvoir un programme réalisé avec l'aide d'un Etat dont la constitution contient un objectif de contrôle de la population de son propre pays? C'est insensé!" explique Martin Leschorn Strebel. Directeur de Medicus Mundi Suisse, il anime ce réseau de nombreuses ONG actives dans le domaine de la santé. Pour lui, le droit à la santé doit s'envisager dans une perspective plus large.

Un droit fondamental

L'initiative donne un rôle très important au contrôle des naissances, or, "sans accès à un système de santé performant, sans possibilité de s'adresser à du personnel formé, sans information, les sommes qui seraient investies dans le planning familial ne serviraient à rien. Il faut voir ce problème beaucoup plus globalement que ne le font les initiants", explique Martin Leschorn Strebel. "Comme tout droit de l'homme, il est essentiel que le droit fondamental à procréer soit consacré en tant que tel" . Or, les promoteurs de l'initiative "réduisent la planification à un moyen pour limiter la croissance démographique dans les pays du Sud, au lieu de le considérer comme un élément constitutif des droits humains" , écrivait récemment la conseillère nationale Cesla Amarelle (PS/ VD) sur un blog de "L'Hebdo".

Professeure assistante en droit des migrations à l'Université de Neuchâtel, Cesla Amarelle considère aussi que "fixer des parts de financement attribué aux moyens de contraception" , c'est "renier le caractère subtil et global de l'ensemble des mesures de planification familiale."

D'autant qu'une telle vision du planning familial est "réductrice", selon la conseillère aux Etats Liliane Maury Pasquier (PS/GE): "La planification familiale n'est qu'un élément de la santé sexuelle et reproductive, reconnue comme un droit humain à part entière. (...) Elle ne mène pas forcément à avoir moins d'enfants, mais à choisir d'en avoir ou pas, sans que ce choix soit lié à un objectif supérieur."

Prendre des mesures pour freiner l'évolution démographique tel que le propose Ecopop serait donc contraire aux droits humains. Mais est-ce que ça fonctionne? Là encore, des experts en doutent. Alexandre Flueckiger, professeur de droit public à l'Université de Genève écrivait récemment que les politiques des Etats en matière démographique "ont un impact extrêmement faible lorsqu'elles ne sont pas coercitives" . Citant l'historien français Georges Minois, il explique "Les avertissements, cris d'alarme et allocations variés ne pèsent guère sur les décisions des couples, qui dépendent avant tout des mentalités ambiantes, de facteurs culturels transmis par la tradition, de calculs d'intérêt individuels et familiaux."


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