14.03.2017, 00:01  

Le long combat des Roms suisses

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Reconnaissance et respect: c’est ce que réclament la Rroma Foundation, Romano Dialog, les autres organisations roms de Suisse et la Société pour les peuples menacés à travers une journée d’actions prévue le 6avril à Berne.
Par Marie Vuilleumier

RECONNAISSANCE - Ils veulent être reconnus comme minorité nationale pour être protégés.

Un cri pour avoir le droit d’exister. Deux ans après avoir déposé une demande de reconnaissance comme minorité nationale, les Roms suisses n’ont toujours pas obtenu le statut qui leur permettrait d’être protégés et de préserver leur identité. Une lenteur administrative incompréhensible pour les deux organisations à l’origine de la demande, Romano Dialog et Rroma Foundation. D’autant plus que parmi les gens du voyage, les Yéniches et les Sintis sont officiellement reconnus en tant que minorité nationale depuis février dernier.

Les organisations des Roms suisses ont fourni plusieurs documents pour appuyer leur démarche: un avis de droit du Centre suisse de compétence pour les droits humains, une recherche historique sur la présence des Roms et un rapport sur les liens entre cette ethnie et la Suisse. Mais ces éléments ne suffisent pas aux yeux du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) qui a écrit, fin janvier, aux deux organisations pour réclamer des informations complémentaires, notamment sur les associations roms présentes en Suisse et leurs membres.

Une journée d’actions

«C’est un peu injuste de nous demander cela, parce qu’en 1911 la Confédération a instauré un registre des ‘Tsiganes’, on devait se cacher pour pouvoir survivre. C’est donc une question très sensible pour nous les Roms», précise Kemal Sadulov, président de Romano Dialog. Mais les Roms suisses sont bien décidés à mener ce processus jusqu’au bout, les associations vont se concerter pour donner une réponse commune aux nouvelles requêtes fédérales. Pour appuyer leur requête, elles se mobilisent. Les différentes associations roms ainsi que la Société pour les peuples menacés organisent une journée d’actions le 6 avril à Berne. Au travers d’activités artistiques et d’un forum de discussion, elles espèrent sensibiliser citoyens et politiciens à leur situation.

Du côté du DFAE, on précise que si la procédure est toujours en cours, c’est parce que la Suisse a établi des critères précis pour la reconnaissance des minorités. Avec les documents fournis par les associations roms, le DFAE estime avoir des informations sur les «liens anciens, solides et durables avec la Suisse», mais il réclame des compléments pour vérifier que les Roms ont une «volonté de préserver ensemble ce qui fait leur identité commune».

Longue discrimination

Une exigence qui fait bondir le président de la Rroma Foundation, Stéphane Laederich: «Dans le groupe de travail qui réunissait la Confédération, les Yéniches, les Sintis et les Roms, il y avait toutes les organisations Roms présentes et nous avons tous dit que nous voulions être reconnus!»

Si cette reconnaissance leur tient autant à cœur, c’est parce que les Roms suisses ont été victimes de discriminations durant des siècles, rappelle Kemal Sadulov: «Jusque dans les années 1970 les Roms étaient traqués, ils ne pouvaient pas s’affirmer sans en subir les conséquences. J’ai une amie qui a récemment découvert que ses ancêtres avaient été pendus pas très loin de Zurich au 19esiècle. Cela marque la vie entière.»

Pour le président de Romano Dialog, il est temps «d’écrire ensemble, avec la Confédération et les cantons, un nouveau chapitre de notre histoire.»

Aujourd’hui, les deux associations estiment à environ 80 000 le nombre de Roms qui vivent en Suisse. Mais ce chiffre est difficile à vérifier car beaucoup d’entre eux préfèrent taire leurs origines. «Quand nous disons être Roms, nous sommes confrontés à des stéréotypes ancrés profondément et extrêmement difficiles à combattre», regrette Stéphane Laederich. «Une reconnaissance changerait quelque chose car de nos jours en Suisse les Roms, ce sont les étrangers. Si on est une minorité nationale on n’est plus tout à fait étranger. On n’est plus l’élément indésirable qui n’est pas d’ici, dont on aimerait pouvoir se débarrasser.»

Grande communauté

Une étude menée en 2014 par la Rroma Foundation dans les médias suisses alémaniques montre que les Roms sont souvent décrits comme pauvres, voleurs, sans formation et vivant dans des caravanes, alors que ce peuple d’origine indienne est présent en Europe depuis le 15e siècle, intégré aux populations locaux et sédentaires.

Ils sont la plus grande minorité ethnique du continent européen avec près de 12 millions d’individus. «A travers cette reconnaissance nous souhaitons aussi faire officiellement partie de la diversité de la Suisse et obtenir la mise en place de meilleures conditions pour promouvoir notre culture, conclut Kemal Sadulov. Nous ne voulons plus avoir peur d’être mis à l’écart.»

Trois minorités nationales reconnues en 1998

La Suisse s’est mise à identifier ses minorités en 1998, lorsqu’elle a ratifié la Convention-cadre du Conseil de l’Europe pour la protection des minorités nationales. Lors de la signature, elle a reconnu les minorités linguistiques, les membres des communautés juives et les gens du voyage. Dans ses trois premiers rapports sur l’application de cette convention, la Confédération inclut en général dans les gens du voyage les Yéniches, les Sintis et les Roms. Mais ces ethnies ont plaidé pour être désignées par leur nom, estimant que le terme «gens du voyage» décrivait un mode de vie et non une minorité. De plus, l’écrasante majorité des Yéniches, Sintis et Roms de Suisse est sédentaire, elle se trouvait donc exclue de la convention.

Pour faire entendre leur voix, les Yéniches et les Sintis ont remis une pétition au Conseil fédéral, alors que les Roms ont demandé une reconnaissance officielle. Dans son 4e rapport paru en février dernier, la Confédération a tenu compte de ces remarques et considère désormais les Yéniches et les Sintis comme des minorités nationales. En revanche, les Roms ont été clairement mis de côté en attendant l’examen de leur requête. Le DFAE se justifie en expliquant que des contacts avaient eu lieu avec les Yéniches et les Sintis avant la signature de la convention, c’est pourquoi ils ont été directement intégrés dans les minorités et que leur situation a toujours été examinée de façon particulière dans les précédents rapports. La démarche des Roms est au contraire récente, c’est la première fois que la Confédération doit faire face à une telle demande.


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