06.10.2017, 00:01  

Des montagnes aux pieds d’argile

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L’élévation mondiale du niveau du mercure se fait sentir en altitude depuis le milieu des années 80, avec une fonte accrue des glaciers en été.

 06.10.2017, 00:01   Des montagnes aux pieds d’argile

Par Thierry Jacolet

ALPES - Les événements de Bondo et de Trift cet été ont mis en lumière la fragilité des Alpes suisses face au réchauffement climatique. La fonte des glaciers et du permafrost sabotent la stabilité des montagnes.

Les Alpes ne se reposent pas durant les vacances d’été. Au contraire, elles redoublent d’activité, à l’image de l’éboulement et des laves torrentielles à Bondo au mois d’août, deux semaines avant l’effondrement partiel du glacier de Trift. Ces événements naturels ont mis en lumière la fragilité des massifs alpins face au réchauffement climatique. Les montagnes suisses, des colosses de...

Les Alpes ne se reposent pas durant les vacances d’été. Au contraire, elles redoublent d’activité, à l’image de l’éboulement et des laves torrentielles à Bondo au mois d’août, deux semaines avant l’effondrement partiel du glacier de Trift. Ces événements naturels ont mis en lumière la fragilité des massifs alpins face au réchauffement climatique. Les montagnes suisses, des colosses de roches aux pieds d’argile?

«Les Alpes se sont toujours effondrées», relativise Michel Jaboyedoff, professeur à l’Institut des sciences de la terre de l’Université de Lausanne. «Il y a toutefois une augmentation des événements du type éboulements, chutes de pierres ou laves torrentielles dans les régions périglaciaires et au-dessus, c’est-à-dire dès 3000 mètres d’altitude, car il y fait toujours plus chaud. Nous estimons à 10-15% l’activité en plus de l’activité d’érosion normale dans ces zones.»

Les scientifiques assistent depuis plus d’une trentaine d’années à une phase d’ajustement du relief des Alpes aux nouvelles conditions climatiques. Certains d’entre eux comparent cette période à la sortie du Petit Age glaciaire (1350-1850 ap. J.-C.). «A la différence qu’on sort encore plus vite aujourd’hui», précise Michel Jaboyedoff.

Premières victimes de la hausse du mercure: les glaciers qui retirent leur langue à grande vitesse. «Nous observons une phase d’accélération de leurs reculs», résume Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg, dont les glaciologues surveillent les géants de glace à l’aide de balises dans tout le pays. «Les résultats fin août étaient du même ordre de grandeur qu’en 2003, l’année la plus terrible pour les glaciers», éclaire Reynald Delaloye.

Un autre phénomène préoccupe toujours plus les scientifiques: le réchauffement constant du permafrost. Un sol gelé en permanence dans une zone située à plus de 2500 mètres d’altitude. Le permafrost a la faculté de cimenter des masses rocheuses. La glace dans les fissures soude ainsi blocs et parois. Sans elle, la montagne partirait en morceaux. «Il suffit que cette glace se réchauffe aux alentours de –2° C pour que cette «colle» ne tienne plus très bien», explique Marcia Phillips, cheffe du groupe de recherche Permafrost et climatologie de la neige du WSL Institut pour l’étude de la neige et des avalanches, à Davos.

Les roches éclatent

Si les faces nord, moins exposées au soleil, se déstabilisent, c’est en raison de la présence de permafrost. En été, l’eau pénètre dans les fissures et fait pression jusqu’à l’éclatement de la roche. Pareil en hiver, à la différence que l’eau gèle.

«Le permafrost représente 5 à 10% des cas d’instabilité de versant en Valais», évalue le géologue cantonal Raphaël Mayoraz. Le permafrost alpin suisse avait fondu dans la même fourchette sous l’effet de la canicule en 2003. Et les températures n’ont pas fini de maltraiter ce sol gelé: le printemps et l’été derniers ont été les troisièmes plus chauds depuis 1864, date du début des mesures.

L’élévation mondiale du niveau du mercure se fait sentir en altitude depuis le milieu des années 1980. «Il y a eu un saut énorme de températures de l’ordre de 1 à 1,5 degré de plus en moyenne par rapport aux décennies précédentes», chiffre Reynald Delaloye. «Ce qui provoque une fonte accrue des glaciers en été.»

0,5o C de plus en six ans

Marcia Phillips peut en témoigner, elle qui, avec son équipe, suit à la loupe un forage situé à 3600 mètres d’altitude sur la face est de la Jungfrau. «Il y a une tendance très nette au réchauffement», souligne-t-elle. «En six ans de mesure, la température est montée de 0,5° C!» A la sortie d’un été chaud comme celui de 2015, le WSL a enregistré «une activité de chute de pierres assez prononcée», relève la chercheuse.

Autre facteur aggravant: le faible enneigement de certains hivers comme celui de 2016-2017. Les glaciers doivent pouvoir compter sur la neige pour prendre du volume. Et même quand le manteau neigeux se forme, il ne tient plus assez longtemps. A 2500 m d’altitude, l’enneigement intervient fin octobre et reste jusqu’à fin juin.

L’une des pires années

«Il y a quelques décennies, la période était bien plus longue», se souvient Reynald Delaloye. «L’année 2017 sera l’une des pires années, car la neige est partie rapidement avec peu d’accumulation de surcroît.» Les éboulements, glissements de terrain, chutes de glaces et autres événements gravitaires font plus que jamais partie du paysage alpin suisse. «Au-dessus de 2500 mètres, nous observons une accélération des mouvements et une hausse de la fréquence des éboulements de volume restreint (quelques centaines à quelques milliers de m3)», constate le professeur. «Et cela ne va pas s’améliorer...»

Pas plus de danger à l’avenir

«S’il existait une carte de l’évolution des risques dans les Alpes, je ne pense pas qu’elle s’assombrirait», expose Reynald Delaloye, professeur de géomorphologie alpine à l’Université de Fribourg. «Il ne faut pas oublier qu’en de nombreux endroits, la situation s’améliore. Il y a des secteurs qui vont mieux en termes de danger. Un glacier qui devient plus petit pose moins de problèmes. S’il n’y a plus de glace, c’est plus stable. Ce phénomène a été observé lors de la dernière glaciation.»

Moins de glaciers, moins de danger? Leur disparition devrait réduire les risques d’effondrement glaciaire, mais pas d’éboulement rocheux. Et pour le permafrost? «Dans les parois sud situées à moins de 3000 m, il n’y a plus de permafrost et donc moins de risque de chutes de pierres», éclaire Marcia Phillips, cheffe du groupe de recherche Permafrost et climatologie de la neige du WSL Institut pour l’étude de la neige et des avalanches, à Davos. Sans la fonte de glace qui sabote la stabilité des massifs, les Alpes seraient moins dangereuses. Pour le moment, en pleine phase de «dégel», les montagnes restent une menace pour les infrastructures comme les bâtiments et les voies ferrées.

Le géologue cantonal du Valais Raphaël Mayoraz met aussi en garde les touristes et les alpinistes: «Si l’on reste sur les chemins pédestres, il n’y a pas de grands risques liés aux changements climatiques», avertit-il. «En revanche, dans une face nord en pleine canicule, il y a des risques de petites chutes de pierres. Les alpinistes doivent rester attentifs.»


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