13.01.2012, 00:01  

Le monde arabe, un an plus tard

chargement
Le monde arabe, un an plus tard
Par RENAUD GIRARD

POLITIQUE Il y a douze mois, le président Ben Ali fuyait la Tunisie. L'Egypte, la Libye, le Yémen ont aussi chassé leur dictateur. Les islamistes tissent leur toile.

Historiquement marqué par le romantisme révolutionnaire, l'Occident s'est depuis un an passionné pour les révolutions dans le monde arabe. En Europe et aux Etats-Unis, les opinions publiques ont éprouvé une sympathie immédiate à l'égard de cette jeunesse arabe, urbanisée et structurée par la culture internet, qui se décida soudain à descendre dans la rue, pour renverser des régimes personnels et corrompus en bout de course: Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, Kadhafi en Libye, Saleh au Yémen.

Mais cette euphorie démocratique urbaine, si intelligible aux Occidentaux, fut bientôt balayée par la victoire d'une idéologie beaucoup plus profondément ancrée dans les sociétés arabes, l'idéologie des Frères musulmans. "Je crois que l'islam est une loi complète pour diriger cette vie et l'autre...", proclame la profession de foi de tout nouvel adhérent à la confrérie. Plaçant la loi de Dieu, telle qu'elle est écrite dans le Coran, au-dessus de toute loi humaine, son fondateur, l'instituteur égyptien Hassan al-Banna (1907-1949) est le père de l'islamisme contemporain. De son vivant, son impact était déjà important. Avant son interdiction par Nasser, la confrérie compta plus de deux millions de membres en Egypte. Aujourd'hui, il est immense. Comme jadis le communisme, l'idéologie des Frères musulmans est marquée par le prosélytisme et l'hégémonisme.

"Je crois que le musulman a le devoir de faire revivre l'islam par la renaissance de ses différents peuples, par le retour à sa législation propre, la charia; que la bannière de l'islam doit couvrir le genre humain; que chaque musulman a pour mission d'éduquer le monde selon les principes de l'islam", est-il encore écrit dans cette profession de foi. Depuis l'été, dans tous les pays arabes où se sont déroulées des élections libres (Tunisie, Maroc, Egypte), les Frères ont gagné haut la main. Ils n'étaient pourtant pas à l'origine des révolutions démocratiques. Mais, très organisés depuis toujours, grâce à leurs réseaux d'aide sociale, ils ont rapidement su récupérer le bouleversement à leur avantage. La vague islamiste est d'autant plus forte qu'elle bénéficie de l'aide politique et financière des pétromonarchies du Golfe. Rien d'étonnant: Hassan al-Banna était un admirateur déclaré du wahhabisme saoudien. Expulsé par Nasser, le cheikh Qaradawi, grand prédicateur de l'idéologie des Frères musulmans, avait trouvé refuge au Qatar.

La grande chaîne satellitaire qatarienne al-Jezira, écoutée par une centaine de millions d'Arabes, lui ouvre chaque semaine son antenne. En Egypte, les Frères musulmans sont aidés financièrement par le Qatar, et les salafistes (adeptes d'un retour aux moeurs de l'époque du Prophète) sont financés par l'Arabie saoudite. A eux deux, ces partis islamistes ont raflé plus des deux tiers des voix aux élections législatives. En Libye, les milices islamistes comme celles du "gouverneur militaire" de Tripoli Abdelhakim Belhaj, sont directement payées et armées par le Qatar. Comment ce tsunami islamiste affectera-t-il la géopolitique de l'ensemble du Moyen-Orient et du monde arabe?

L'union ne coule pas de source...

L'histoire est imprévisible, mais, d'ores et déjà, trois grandes tendances sont amorcées. D'abord, les réalités nationales seront maintenues. Juste avant de devenir premier ministre de Tunisie, le numéro deux du parti islamiste Ennahda ("renaissance"), Hamadi Jebali, avait appelé de ses voeux l'avènement d'un "sixième califat". C'est le vieux rêve de la réunification du monde arabe sous une même bannière islamique. Ce rêve se brisera sur les réalités nationales, comme se brisèrent les rêves baasistes et nassériens d'une union du monde arabe sous un même drapeau vaguement socialiste.

Chaque nouveau gouvernement devra se concentrer sur la question sociale, caractérisée par une démographie galopante et une jeunesse désoeuvrée. Il est très improbable que les pays riches se mettent à partager leur manne pétrolière avec leurs frères arabes plus pauvres. Déjà, à l'époque du nationalisme arabe anticolonial, ce partage ne s'était pas fait (entre l'Algérie et le Maroc par exemple). Il n'y a aucune raison pour qu'un demi-siècle plus tard, émerge une quelconque solidarité sous prétexte qu'ils partagent plus ou moins une même idéologie. Le seul ciment possible entre tous ces nouveaux gouvernements sera le durcissement à l'égard d'Israël. Le Figaro


  Vous devez être identifié pour consulter cet article

Top