09.10.2015, 00:01  

Des scientifiques s’alarment pour la démocratie à l’ère Google

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Dans le ventre de Google.

RECHERCHE - Des expériences démontrent que truquer les moteurs de recherche permettrait de manipuler l’électorat.

«Don’t be evil»: ne soyez pas malveillants. Il n’y a plus qu’à espérer que la devise de Google reste d’actualité au sein d’Alphabet, le mastodonte propriétaire du premier moteur de recherche.

Car des chercheurs américains se sont livrés à une série d’expérience visant à manipuler les résultats des moteurs de recherche sur internet pour tenter d’influencer le comportement d’un groupe de votants lors d’une élection démocratique. Et ça a marché.

Leurs résultats ont été publiés récemment dans une revue scientifique américaine, Pnas (Proceedings of the National Academy of Sciences).

Robert Epstein et Ronald Robertson, de l’Institut américain des sciences du comportement, basé en Californie, indiquent apporter la preuve de ce qu’ils appellent le «Search Engine Manipulation Effect».

Faire basculer une élection serrée

Ces chercheurs expliquent que la manipulation des moteurs de recherche peut modifier le comportement politique de votants indécis dans des proportions qui dépassent les 20%. Conclusion: dans les cas où la marge menant à la victoire est suffisamment serrée, la manipulation d’un moteur de recherche peut suffire à influencer une élection.

Cette étude serait une des premières qui corrobore, dans le domaine politique, ce que la psychologie du comportement a constaté de longue date dans le domaine commercial: le fait, pour un produit, d’apparaître en tête des résultats de recherche influence les croyances, les attitudes et le comportement des consommateurs à son égard.

Dans une interview diffusée par la revue, Robert Epstein explique

«Nous faisons de plus en plus confiance aux moteurs de recherche, pour la simple raison qu’ils font un excellent travail». Le problème, s’inquiète le chercheur, c’est que Google en sait de plus en plus sur les citoyens.

Manipulation invisible

Or, manipuler son algorithme (le calcul qui permet de classer les résultats) reste invisible à l’œil nu. «Les gens ne perçoivent pas la manipulation, et pensent qu’ils se sont forgés eux-mêmes leur opinion. C’est très dangereux».

Si les chercheurs ne visent pas nommément Google, ils soulignent que le risque est particulièrement grand dans les pays dans lesquels l’usage d’un seul moteur domine. C’est le cas de Google quasi partout à part en Chine, au Japon, en Russie et en Corée du Sud.

Dans deux premières expériences, les chercheurs ont demandé à des Américains de choisir le premier ministre australien entre deux candidats. Ils faisaient en sorte que leur moteur de recherche trafiqué livre comme premier résultat les articles favorables à un candidat, ou à l’autre. Les chercheurs ont réussi à montrer des différences notables de comportement politique chez leurs cobayes, en fonction de la manière dont les résultats leur étaient présentés.

D’autres expériences, menées sur de vrais votants pendant une élection réelle, montrent qu’en modifiant les résultats de recherche selon le même procédé, ce sont jusqu’à 20% et même 60% des votants au sein de certains groupes démographiques qui montraient un comportement différent de ceux des votants dont l’information n’avait pas été trafiquée.

Un avertissement au sommet des pages, indiquant une possible manipulation, supprime en partie seulement cet effet. La seule solution serait d’équilibrer les résultats.

Mais une telle altération de ceux-ci ne serait pas tolérée par les entreprises concernées, estime le chercheur, qui recommande que les Etats légifèrent sur ce point. luc-olivier erard


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