26.05.2015, 00:01  

Petits pois, petites filles et petits paradis

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Eric Chevillard, une plume généreuse, qui sait manier l'humour et la dérision.

    LDD
Par LAURENCE DE COULON

Le chroniqueur du "Monde des livres" publie des romans depuis qu'il a 22 ans, tous caractérisés par une imagination folle, un style irréprochable et une ironie caustique. Le dernier, "Juste ciel", met en scène Albert Moindre, un personnage médiocre et déjà aperçu dans "Oreille rouge" et "Dino Egger". Sa mort puis son arrivée au ciel devraient être l'occasion d'une révélation sans précédent sur l'au-delà. Parallèlement à cet éclaircissement tout aussi fictif qu'inouï, Eric Chevillard poursuit son blog dont le dernier volume publié, "L'autofictif au petit pois" nous maintient informés du nombre de brins d'herbes de son jardin, des dernières perles de ses filles Agathe et Suzie, et surtout, "que la neige étalée sur le sol forme une surface glissante" , entre deux haïkus et considérations plus philosophiques. Et si les naïvetés de Suzie nous enchantent, il ne nous reste plus qu'à plonger dans "Les théories de Suzie", livre illustré espiègle et poétique.

Vous écrivez un roman par année, trois textes courts tous les jours pour votre journal, plus quelques théories par-ci par-là. Vous sentez-vous productif ou avez-vous malgré tout l'angoisse de la page blanche?

Pas tout à fait un roman chaque année, tout de même, mais c'est vrai que le rythme des parutions est soutenu. Dans cette expression, l'angoisse de la page blanche, j'entends pour ma part que l'angoisse est celle de la page: angoisse de rester blanche, angoisse d'être noircie par un médiocre écrivain, angoisse de finir en boule dans la corbeille. Mais non, je ne connais pas cette peur d'écrire, cette peur du blanc. L'angoisse du skieur est plutôt qu'il n'y ait pas de neige.

Comment est née la collaboration avec l'illustrateur Jean-François Martin?

Il illustre mes chroniques du "Monde des livres". Comme il a déjà publié des albums chez Hélium, qui a accueilli aussi mon premier livre pour enfants, "La ménagerie d'Agathe", Sophie Giraud, l'éditrice, a pensé à nous rapprocher. Il se trouve que nous avions l'un et l'autre secrètement ce désir.

"Les théories de Suzie" ne ressemble pas à un livre pour enfants typique.

Puisqu'il s'agissait de théories, c'est-à-dire de spéculations enfantines sur le monde et ses mystères, Jean-François a eu l'idée de s'inspirer des anciens manuels scolaires, avec leurs figures à l'appui des démonstrations. C'est un livre que nous destinons aussi bien aux enfants, aux parents, aux adultes sans enfants et même aux orphelins, à tous ceux enfin qui ont été enfants un jour. J'ai parfois l'impression que ce ne fut pas le cas de tout le monde. Il y a là une autre énigme que je devrais demander à Suzie d'élucider. Les deux livres que j'ai publiés chez Hélium sont effectivement déconcertants; l'idéal est sans doute, pour l'adulte et l'enfant, de les lire ensemble afin qu'ils puissent se les expliquer l'un à l'autre.

Agathe et Suzie sont-elles contentes de leur livre?

Elles éprouvent en effet une certaine fierté. Je dois leur rappeler souvent qu'elles n'en sont pas les auteurs.

Comment fut l'année 2014 pour l'autofictif?

Le volume qui reprend le journal de l'année écoulée s'intitule "L'autofictif au petit pois". Le principe est le même que pour les précédents: trois notes quotidiennes. C'est une entreprise pour laquelle l'assiduité est importante. Il s'agit de l'enregistrement scrupuleux, non des faits ou événements de mon existence, ni de mes aventures et mésaventures, mais plutôt des battements de mon coeur et de mon activité cérébrale.

Quelle est la relation entre Eric Chevillard et l'autofictif?

Comme son nom l'indique, c'est mon double littéraire, à la fois ma peau d'âne et mon habit de lumière.

Dans "Juste ciel", beaucoup de questions restent sans réponse, mais la toute-puissance du narrateur y est mise en évidence.

C'est pourtant aussi un roman sur les limites de notre imagination. Nos représentations de l'au-delà sont extrêmement pauvres relativement aux espoirs que certains hommes placent en lui. Nous ne savons que sublimer les réalités terrestres, les combiner. Nous sommes également incapables de concevoir comment nous l'habiterions, ce que nous ferions de cette soudaine évidence. Nous comptons surtout en profiter pour avoir le fin mot des grandes énigmes, et plus encore peut-être éclaircir certains mystères de notre propre vie. C'est de cette contradiction qu'est né le roman: comment peut-on à la fois rêver de l'absolu et considérer cet au-delà comme un balcon duquel il serait loisible de se pencher sur le monde afin de satisfaire notre curiosité pour ses petites affaires?

TROIS BONNES RAISONS DE LIRE ERIC CHEVILLARD

L'humour

L'auteur cultive un sens de l'absurde et de la dérision rarement égalés.

LA POESIE

A force de rapprochements incongrus, il y a des moments de grâce.

LE RYTHME

Les phrases d'Eric Chevillard courent, sautent et virevoltent avec une fluidité addictive. LDC


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